Abdoulaye Sadji ou le courage d’être Par Makhily Gassama

March 2nd, 2010 · 5:55 pm @   -  No Comments

Les interrogations de l’existentialisme sur l’homme sont déroutantes au regard de l’évolution de nos sociétés. De l’adolescence à l’âge adulte, on demeure comme fasciné par les réflexions de Tarrou, dans La peste d’Albert Camus, qu’il convient de rappeler, ici, en parlant d’Abdoulaye Sadji ; la lecture du remarquable ouvrage du Professeur Amadou Booker Washington Sadji nous l’impose.i

« - En somme, dit Tarrou avec simplicité, ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment on devient un saint.

Rieux : - Mais vous ne croyez pas en Dieu.

Tarrou : - Justement. Peut-on être un saint sans Dieu, c’est le seul problème concret que je connaisse aujourd’hui.

Rieux : - […] mais vous savez, je me sens plus de solidarité avec les vaincus qu’avec les saints. Je n’ai pas de goût, je crois, pour l’héroïsme et la sainteté. Ce qui m’intéresse, c’est dêtre un homme.

Tarrou : - Oui, nous cherchons la même chose, mais je suis moins ambitieux. »

Et le narrateur de commenter : « Rieux pensa que Tarrou plaisantait et le regarda. Mais dans la vague lueur qui venait du ciel, il vit un visage triste et sérieux. »ii

Selon Tarrou et Albert Camus, « être un homme de quelque part, un homme parmi les hommes », pour reprendre la belle formule de Jean-Paul Sartreiii, est un projet assurément plus laborieux, plus incertain que celui d’être un saint, voire un « saint sans Dieu », notion, pourtant difficile à concevoir bien qu’elle se rapproche singulièrement de la notion camusienne et sartrienne de l’homme. Ici, c’est un renoncement et, simultanément, une adhésion totale à l’Etre Suprême ; c’est la recherche de la paix intérieure, conduisant à une certaine forme de pureté qui pourrait confiner à l’innocence. Là, c’est l’engagement total dans la société, la lutte quotidienne contre les forces du mal, la quête obstinée d’un bien-être collectif, qui ne s’accomplit pas sans provoquer de redoutables et ignobles adversités. Il suffit de lire, même hâtivement, La biographie d’Abdoulaye Sadji pour s’en convaincre : au vrai, « il y a des hommes qui naissent engagés », disait Sartreiv.

Certes, le talent d’écrivain d’Abdoulaye Sadji n’échappe pas aux Sénégalais, mais après la lecture de l’ouvrage que Booker W. Sadji lui a consacré, on acquiert définitivement la conviction que l’auteur de Maïmouna n’était pas seulement un grand romancier, mais qu’il était aussi et surtout un homme, dans le sens camusien du terme. Cet ouvrage, riche et concis, est révélateur d’un mal qui ronge les sociétés africaines à l’entrée du troisième millénaire : le culte et le triomphe de la médiocrité. Aveuglés que nous sommes par les fastes du pouvoir politique et matériel, peu soucieux des qualités immatérielles de l’homme et de l’individu, nous ne sommes plus à même de comprendre une certaine race d’hommes et de femmes à laquelle appartient Abdoulaye Sadji. Oui, nous oublions qu’on peut aimer son pays, son peuple, comme l’on aime un être moralement et physiquement beau. L’enfant de Rufisque aimait son pays comme l’on aime une fée bienfaisante et avait acquis la certitude que seul le travail ardent et bien fait pourrait consommer cet amour. Aussi, à la naissance de la Fédération du Mali, lança-t-il un vibrant appel à ses concitoyens : « Que tes griots à la gorge fatiguée se reposent et te laissent engager le plus beau combat dont dépend ton prestige à la face du monde ». Il y a trente sept ans ! Cela ne mérite-t-il pas réflexion ?

Professeur au Département de langues et civilisations germaniques de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Amadou Booker Washington Sadji a pris délibérément un risque énorme : consacrer un ouvrage de qualité à la vie et à l’action de son propre père et n’insister que sur l’essentiel, sur ce qui échappe à notre génération dans la forte et fascinante personnalité d’Abdoulaye Sadji, sans tomber, pour autant, dans le panégyrique. Il suffit de parcourir son ouvrage de 182 pages pour se rendre compte que le fils de l’homme de Rufisque a gagné son pari. En dépit de la répétition de certains termes rappelant la vie affective, comme « mon père », ce n’est pas le fils qui s’adresse à nous, mais l’universitaire soucieux du caractère scientifique de son œuvre, le citoyen africain fermement attaché à son patrimoine.

« Qui était Abdoulaye Sadji, tel que je l’ai connu

de très près en tant qu’aîné de ses fils, en tant que

compagnon le plus proche ? »

Tel est l’objectif du Professeur Sadji. Il est vrai que notre génération, à laquelle appartient l’auteur, sait qu’Abdoulaye Sadji fut un grand écrivain, qu’il avait su explorer l’esprit de notre civilisation, qu’il avait une connaissance intime de ce que les écrivains de la Négritude appelaient l’âme nègre et que son style, fait de finesse, de nuances subtiles, a su exprimer son immense amour pour son peuple et pour son terroir ; mais cette génération ignore les qualités essentielles du grand homme politique : le courage d’être ou, en d’autres termes, le courage d’assumer sa vie, ses convictions, dans une société qui invite au laxisme comme à un banquet, à l’obéissance aveugle aux oligarchies, une société qui assimile la rigueur à la folie, qui sacrifie l’intelligence à la ruse. Tout compte fait, Abdoulaye Sadji eût pu signer, sans encombre, cet aveu du héros existentialiste, dans Les mouches de Sartre, devant l’acte accompli : « Je le porterai sur mes épaules comme un passeur d’eau porte les voyageurs, je le ferai passer sur l’autre rive et j’en rendrai compte. Et plus il sera lourd à porter, plus je me réjouirai, car ma liberté, c’est lui »v.

« Homme entier ne connaissant pas dans ses engagements fondamentaux les demi-mesures », méprisant ce qui relève de la ruse, de la politique politicienne – arme de l’homme médiocre -, cet enfant du Sénégal avait une conception plus exigeante, plus noble, partant plus dynamique de la politique. L’homme d’Etat, Mamadou Dia, semble ne l’avoir jugé qu’en fonction des pratiques politiques du milieu : « …il allait s’avérer, par la suite, écrit l’auteur des Mémoires d’un militant du tiers-monde, que Sadji n’était pas une tête politique. C’était un brillant intellectuel, un bon écrivain, mais ce n’était pas un génie politique ». Ce jugement de valeur sans appel est surprenant sous la plume d’un des hommes d’Etat les plus rigoureux du continent, qui a tout sacrifié à l’honnêteté, à la morale dans l’action politique.

Le « génie politique », fait de ruses, de compromissions et de conspirations, tel que nous le concevons en Afrique, Abdoulaye Sadji « ne l’avait effectivement pas et ne voulait pas non plus l’avoir ». Pourtant, il faut reconnaître que Mamadou Dia ne l’a pas non plus. Et Booker W. Sadji de préciser avec pertinence : « Si, par contre, être « une tête politique » signifie : tout en restant ferme sur des choix fondamentaux, apprendre soi-même et apprendre surtout à la jeunesse à faire preuve de prudence pour parvenir à ses buts, alors c’est vraiment méconnaître l’homme Abdoulaye Sadji que de lui dénier cette qualité ». La rigueur n’exclut ni le talent diplomatique ni la sagesse : « Apprends à agir la tête froide, écrit-il à l’aîné de ses fils, et ne te laisse pas influencer par des facteurs plus qu’éphémères ».

Il est légitime de s’émouvoir avec Booker W. Sadji devant « le black-out que presque tous les ouvrages de référence français ou francophones font sur lui ». Si la jeunesse Africaine ignore l’homme, c’est que « son nom ne figure dans presque aucun ouvrage de référence alors que très souvent, s’indigne à juste titre le biographe, les personnalités politiques africaines les plus néfastes et les écrivains les plus discutables y font l’objet d’une présentation parfois détaillée ».

Ce que le Professeur Booker Sadji ne dit pas, c’est que nous réussirons toujours à falsifier l’Histoire, à l’orienter habilement dans le sens de nos intérêts personnels et exclusifs, sans nous rendre compte que le temps, souverain juge, travaille contre nous. L’Histoire – elle – finit toujours par surgir de l’ombre dont nous l’avons couverte pour nous révéler les justes dimensions des êtres et des choses. Et nous assistons ainsi à ce curieux détour que seul le temps sait construire : les masques s’effritent et tombent et ceux qui se sont proclamés premiers sont alors surpris d’être les derniers et la file sera longue. Abdoulaye Sadji avait bien assimilé cet enseignement et il n’eût été indigné ni devant le « black-out » sur son nom ni devant les tristes événements que sa vie et sa mort avaient suscités, événements relatés par son biographe avec une lucidité et une objectivité saisissantes. Il est permis de rappeler au Professeur Sadji que l’excellence se paye cher dans les sociétés qui ont perdu la mémoire.

Si nous croyons au développement du continent par la vertu du travail, de l’énergie déployée par ses enfants ; s’il est vrai que l’amour du pays constitue la principale arme contre le sous-développement et qu’il exige de nous un certain courage d’être, alors l’ouvrage du Professeur Amadou Booker Washington Sadji est à lire et à méditer. Car Abdoulaye Sadji était un grand Sénégalais. Et, pour parler franchement, avouons que cet enfant de Rufisque était un homme. Un vrai.

Makhily GASSAMA

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i Amadou Booker W. Sadji, Abdoulaye Sadji – Biographie, Ed. Présence Africaine, Paris, 1997. Sauf indications contraires, toutes les citations sont extraites de Abdoulaye Sadji – Biographie.

ii Albert Camus, La peste, p. 230, Ed. Gallimard, Paris, 1994.

iii Jean-Paul Sartre, Les mouches, p. 230, Ed. Gallimard, Paris, 1996.

iv Ibid., p.123.

v Ibid, p.210.

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