Journal d’une Coupe du monde en sol miné 1

June 11th, 2010 · 7:49 am @   -  No Comments

J’ignore si mes ancêtres jouaient au foot. Etait-ce la passion de Père, homme de rigueur et bon vivant ? Mère, cela devait être le cadet de tes soucis, tu avais mille autres préoccupations, tu n’avais pas ce temps-là, ton temps si précieux, à gagner, à arracher au cœur de la quotidienneté. Mon frère, toi qui m’as vue naître,  le premier d’entre mes frères et faux-frères, est-ce ta passion ? Je ne crois pas avoir cette impression, je dois mal te connaître. Et Toi, que je connais sans connaître, tu vas t’asseoir devant une télé, puisque tu ne feras pas le déplacement en Afrique du Sud, tu vas t’asseoir, chaque fois que tu auras une minute, quand tes occupations te le permettront, tu vas exulter chaque fois qu’il y aura un but, tu vas pester quand il y aura une occasion manquée. Tu prendras le temps du foot sur ton temps si compté. Est-ce une passion pour toi ? Peut-être juste un passe-temps quand l’occasion se présente. Comme beaucoup de gens, tu vis le jeu à la minute près, sans te poser de questions, surtout pas !…Et toi mon fils, le premier parmi les autres, entends-tu ce bruit mondial, de l’autre côté du monde ? Tu vis au cœur d’autres urgences, tu as choisi le basket depuis l’aube de ta vie- je sais de quoi je parle, n’est-ce pas ?- et tu ne rates aucun match, à regarder en vrai ou sur un écran de télé, dans la proximité, en silence, à minuit, à des heures indues, cela ne date pas d’aujourd’hui. Tu adores la beauté de ce jeu dont tu connais tous les héros. Loin de la mondialité du foot-roi, de ses turbulences, de ses turpitudes, de sa planète fric en sol miné, tu vis… Et, autour de moi, je vois si peu de femmes, sans doute aucune dans la famille proche ou élargie qui se passionne vraiment pour le football ! Il y a de quoi s’interroger à ce sujet. Cette mayonnaise monumentale qu’est une Coupe du monde de football prend mal parfois, auprès de certaines personnes, sauf à de rares moments, comme en 1998 où quelque chose a dû se passer en cours de route, un je ne sais quoi…

Je me pose des tas de questions à propos de la Coupe, celle qui doit s’écrire avec une majuscule tant elle pompe tout l’air que l’on respire, tous les quatre ans, à un moment donné de la vie quotidienne. Elle occupe les écrans de télés, les radios, les pages de journaux, les conversations, les cafés, les murs, les devantures des maisons, les rues. On se demande si les villages et les déserts de la planète sont épargnés. Combien de personnes peuvent-elles se détacher de l’esprit qui règne autour de cette coupe ? Ceux qui critiquent les effets pervers de la mondialisation disparaissent. Ne parlons pas des plus grands experts qui ont pour métier d’analyser les rouages et le fonctionnement de la marchandisation du monde. Silence. Plus le ballon est rond, plus il vole plus haut. Et tout le monde (le monde entier) n’y voit que feu et fête ! Et la Coupe se remplit doucement, insidieusement, inexorablement, au fil du temps, selon le pays où l’on se trouve, autour de l’équipe que l’on met en avant, supporte, adule jusqu’au jour J.  Y-a-t-il, aujourd’hui, un exemple plus visible de mondialisation que la Coupe du monde de football?

Tanella Boni

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