Journal d’une Coupe du monde en sol miné, 2

June 12th, 2010 · 7:57 am @   -  No Comments

Le 10 juin, ce fut un concert géant  à Soweto. Et un point noir : l’arrière petite -fille de Mandela perd la vie dans un accident de voiture en revenant de ce concert. L’homme mythique mais bien vivant dont la stature reste inégalée dans son propre pays ne sera pas présent à la cérémonie d’ouverture. Et son ombre plane de plus belle sur ce monde en effervescence, autour du baobab symbolique planté au centre de l’arène.  Entrée en musique pour rassembler les esprits, mettre en condition les corps avant la grand-messe, enflammer le ciel avant la descente des héros footballeurs, ces demi-dieux, nos contemporains vendables à prix d’or afin qu’ils donnent le plus d’émotion et de joie possible aux simples mortels accrochés aux exploits, à la beauté des faits et gestes accomplis par des héros. Simples mortels aux  yeux rivés sur le bon fonctionnement et l’harmonie des corps héroïques qui font leur bonheur pendant le temps de ces jeux qui ne sont pas de simples jeux.

Le corps n’est-il pas la première forteresse que chacun de ces héros maintient en meilleure forme ? Une partie de ce corps peut se fracturer, cela est grand malheur. Une cheville foulée, un bras un ou un pied fracturé et les conjectures s’emballent, les pronostics vont bon train. Didier Drogba se fracture le bras et on se demande ce que deviendra son équipe sans lui, quel malheur pour le pays et son drapeau. Pourtant le football semble être né en Afrique, il faut le penser.  Ce sont d’abord les enfants qui en ont fait leur jeu préféré, dans les villes, dans les zones rurales, sur les terrains vagues, aux abords des habitations, dans les bidonvilles, partout. C’est leur joie : taper dans un ballon rond ou un objet qui  y ressemble.

Ces dernières semaines, dans les pays francophones et en France, le débat sur le cinquantenaire des indépendances fait rage, plus ou moins biaisé, toujours plus politique qu’autre chose,  à tel point qu’on a oublié la présence, massive, du football-roi dans l’imaginaire des Africains. Ce sport sert à toutes fins utiles, instrumentalisé, arme infaillible pour endormir, opium à distiller à doses homéopathiques quand tout va si mal, quand l’économie est en pleine crise, quand la quotidienneté des petites gens est galère, leur permettre de se lever à cinq heures du matin, marcher des kilomètres en direction d’un match de foot, quelque part, parfois à des dizaines de kilomètres de là où ils habitent, ou, plutôt, passent leurs nuits agitées en marge de l’habitation… Et notre mémoire est pleine de matchs aux conséquences désastreuses : des supporters qui s’étripent, des blessés, des morts. Le football n’est pas qu’un jeu d’enfant, quand les passions patriotiques s’en mêlent, cela provoque des dégâts. Là, on n’a pas affaire à des Hooligans, mais à des hommes écorchés vifs, capables de tuer l’autre qui les empêche de soigner leur identité, leur peau, leur drapeau…

Il y a aussi, dans notre mémoire, quelques liesses populaires et sportives,  comme celles de la CAN qui s’est déroulée à Abidjan en mars 1984 – 1984, l’ année de la grande crise de l’électricité-  avec une grand-messe au stade Houphouët-Boigny, devant cinquante mille spectateurs le 18 mars où le Cameroun avait battu le Nigeria. Et puis 1992 où les Eléphants remportèrent la Coupe d’Afrique  en battant le Ghana. Un an plus tard, en novembre 1993, à l’issue d’un match ASEC d’Abidjan-Asante-Kotoko de Kumasi (Ghana), il y eut des exactions  de part et d’autre et des morts. Des milliers de Ghanéens durent quitter, cette année-là, la Côte d’Ivoire. Une histoire de foot qui entache la cohabitation conviviale entre pays voisins…Le football, une affaire d’Etat, un sport aux conséquences incalculables, imprévisibles.

Depuis ce 11 juin, des écrans géants sont installés, là où c’est possible, pour accueillir les accrocs. Lors du match France-Uruguay, on a annoncé la présence de 15 000 personnes, place du Trocadéro. Il faut imaginer la multiplication de ces écrans, en France et en Uruguay, il faut imaginer d’autres lieux publics, des cafés, des rues, d’autres lieux plus intimes, là où le temps s’arrête, au rythme du ballon rond, rond comme le monde. Les supporters en titre se déplacent à l’endroit de la grand-messe, quand ils n’en ont pas les moyens, ils économisent sou par sou, pendant quatre ans, ils font ce sacrifice pour la bonne cause, ils donnent tout, leur temps, leur maigre pécule, ils sont heureux de donner, de dépenser ce qu’ils ont. Ils sont heureux de prendre les couleurs de leur équipe préférée, de se maquiller, se farder, s’habiller de telle sorte qu’ils puissent vivre dans la peau du supporter, cette catégorie de personnes, de citoyens, dont il faut penser la place, désormais, dans chaque société.

Première journée : côté sport, piètre journée. Match nul. Afrique du Sud-Mexique 1-1 ; France –Uruguay 0-0. Les esprits s’échauffent, les langues se délient. Cela me semble plutôt intéressant !

Tanella Boni

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