Coupe du monde en sol miné,10, fin de partie

July 11th, 2010 · 11:25 pm @   -  No Comments

L’Espagne vient de remporter la Coupe du monde 2010. Il n’ y a plus rien à dire.Certains se sont ennuyés pendant un mois, d’autres ont vécu d’intenses moments de bonheur. Dans tous les cas, les pronostics sont allés bon train. Le jeu s’est parfois fourvoyé, embourbé dans des considérations hors jeu, peu sportives, comme en France. Mais l’encre continuera de couler. Pendant que l’Afrique du Sud attendra la note de l’organisation de cette Coupe, africaine pour la forme, on parlera longtemps des vrais héros, le vuvuzela pour le bruit inédit et Paul le Poulpe, le devin inattendu qui a semble-t-il fait un parcours sans faute. Finalement, la Coupe du monde en Afrique du Sud s’est déroulée sur une mine que l’on a tendance à oublier: celle de nos propres désirs.

Ici, tout ce qui est à la fois humain et animal éclate au grand jour: instincts, croyances, irrationalités côtoient la rationalité la plus poussée pour donner à voir et à entendre les aspirations les plus folles, les peurs, les angoisses des supporters, des arbitres, des entraineurs, des joueurs eux-mêmes et des chefs d’Etat. Une coupe du monde est faite, en effet, pour capter l’énergie de tous, à intervalles réguliers. Au fur et à mesure que des équipes étaient éliminées, les énergies se tournaient vers d’autres équipes. Chacun se disait qu’un autre choix était possible. Peu à peu, les esprits se sont moins passionnés, les corps sont devenus plus las, certains bruits se sont tus. L’usure a gagné du terrain. L’usure et parfois le ras-le-bol. Pour les supporters africains, la déception est arrivée trop tôt et la note, après la Coupe, reste amère. Seules les Black Stars, ces bienheureuses étoiles noires, ont représenté l’espoir de tout un continent en quart de finale. Cet espoir brisé, du côté de l’Afrique, les vrais passionnés continuèrent de regarder tous les matchs, comme il m’est arrivé de le constater dans les villes et les pays où je suis passée ces dernières semaines.

L’organisation rationnelle des espaces pour regarder les matchs  de la Coupe du Monde dans certains quartiers, dans les capitales africaines, me fait réfléchir. Ici on ne parlait pas de Paul le Poulpe. Le système D a fonctionné à merveille et jamais au hasard. Les gens se sont organisés avec les moyens    à leur portée: cours communes, maquis, bars, terrains vagues, partout où cela était possible, les gens ont pris leur destin en main, pour exulter ensemble, rire, crier, pleurer…même pour des matchs qui ignoraient totalement l’existence de supporters africains. Qu’une Coupe soit organisée en Afrique ou ailleurs, les supporters et tous les passionnés le savent bien, peu importe l’endroit et les dessous d’une organisation et tout le fric qui circule, dilapidé. Faire la fête ensemble cela compte, c’est une manière de rompre avec la monotonie du quotidien et la violence ordinaire qui a du mal à dire son nom quand tout va de travers là où l’on habite. On fera tout pour regarder un match et se sentir concerné chaque fois que l’occasion se présente.

Oui, il fallait qu’elle soit organisée une fois en Afrique, cela est une affaire de politiciens, c’est une affaire de gros sous, de mise en place d’infrastructures, de construction de stades. Personne ne peut dire si les objectifs visés ont été atteints ou pas. Chacun a pu constater que de vieux réflexes endormis se sont réveillés là où on les attendaient le moins. Qu’est-ce que la divination par   pieuvre interposée si ce n’est une manière subtile et très attrayante de canaliser les peurs, de les orienter vers la fiction là où les paris ouverts manquent d’imagination et coûtent chers? Qu’est-ce qu’on n’inventera pas demain pour justifier les victoires et excuser les défaites? L’exemple de Paul le Poulpe, présent sur la toile mondiale, cité par les journaux, tour à tour adulé et détesté, montre que les nouvelles technologies de l’information et de la communication ont, aussi paradoxal que cela puisse paraître, besoin de cheminer avec des personnages fabriqués de toutes pièces, aussi insolites les uns que les autres. Moins ils sont humains, plus les humains croient en leurs pouvoirs occultes. Paul le Poulpe est sans doute une infime partie de ce sol mouvant, très complexe, insaisissable sur lequel jouent des joueurs en Coupe du monde, sur un sol qui leur échappe à eux-mêmes aussi bien qu’aux nuls en foot qui les regardent d’un oeil incrédule.

Que l’Espagne savoure sa victoire. Cette équipe a tenu bon, elle a déjoué bien des pronostics, elle a été “choisie” par Paul le Poulpe. Le sens d’un pari c’est sans doute cela, l’irruption d’une pointe d’irrationnel dans une organisation quadrillée au millimètre près…

Tanella Boni

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