Cactus

February 13th, 2012 · 3:39 pm @   -  No Comments

Texte écrit et  archivé en 2010, publié en février 2012
Je ne crois pas avoir vu de gratte-ciel dans cette ville. Il y a des habitations à ras de terre et quelques immeubles : une occupation du sol à dimension humaine. Quand j’arrive en Arizona, dans cette ville de Tucson pour une conférence où je dois prendre la parole en plénière, je regarde le paysage qui m’entoure. Le cactus que je vois partout me semble si familier et quelques montagnes dénudées me rappellent que le désert n’est pas loin.

Quelques échoppes ressemblent étrangement à un décor de western. Pour combien de temps ? La prochaine fois que je passerai par -là, je ne sais quand, il n’ y aura peut-être plus trace de ces habitations que le cinéma recrée, depuis longtemps, en studio. Une après-midi, nous sommes allées à pied et en bus dans une rue aux boutiques pleines d’objets hétéroclites. Des Indiens mondialisés, souvent métissés, gardaient le seuil de leurs portes, parfois ils vantaient mille objets à vendre, du panier tressé au jean délavé. Ils gardaient la mémoire des lieux. Ils ne portaient pas de plumes. Ils n’avaient pas de flèches. C’étaient des gens du 21ème siècle, vivant dans un quartier du même siècle. J’ai souvent évoqué les règles du western dans lequel on tue sans raison ou plutôt si : quand l’esprit de la conquête gagne du terrain dans le comportement des  humains, le premier qui arrive quelque part a envie de faire place net, à l’aide de son arme favorite. Avec cette arme, il tire à bout portant sur tout ce qui bouge et chahute, ce qui veut dire, en clair, que le pionnier n’est jamais pionnier nulle part. Quelqu’un d’autre aura déjà emprunté ce chemin. Les règles de la prédation se diversifient. Les temps changent à une vitesse folle. L’idée de western évolue avec le temps.
Car tout se passe comme si, même parmi des égaux, le combat à armes égales n’existait  pas. Il y a de quoi écrire ici une phénoménologie de l’ego ! Quelqu’un sort de sa tour d’ivoire. Visiblement, il n’a jamais su ce que je fais, puisque je  suis de nulle part. Nous nous sommes pourtant  rencontrés plus d’une fois. Fort de sa stature de professeur à tel endroit, il n’a jamais rien lu de ce que j’ai écrit. Il croit que je tombe du ciel. J’ignore pourquoi il se croit obligé de me dire quelque chose…L’idée du western  c’est aussi cela : penser à la menace permanente pour éviter de se laisser surprendre et de surcroit par une « femme  mine de rien »…Je prends la chose avec beaucoup d’humour, même si on ne s’habitue jamais aux regards obliques qui ont l’air inquiets et s’interrogent : « d’où vient-elle  celle-là ? »
Je ressemble à un cactus, même en plein désert je pousse quand même, et je me répands partout. Mes rhizomes sont tenaces, je repousse là où on m’attend le moins…prédateurs, vous voilà avertis !
Dans ce colloque (un congrès de Littérature), tout a été dit et redit. Quelques sommités ont fait de brèves apparitions pour mieux disparaître. Les Africains qui enseignent les littératures africaines aux Etats-Unis et ailleurs ont répondu  à l’appel-malgré quelques grincements de dents à cause du thème- de ce congrès annuel qui ne se tient jamais au même endroit. Quelqu’un a eu l’idée géniale d’apporter un jour, à table, quelques photos du Congrès de 1994 qui avait eu lieu à Accra. Revoir nos têtes  et nos sourires, plus de quinze ans après, c’était tout de même quelque chose !
« The way we were ! » s’est exclamée  l’une d’entre nous…
Nous avons  éclaté de rire. Décidément, on n’arrête pas le cours du temps !
Tanella Boni
16 mars 2010

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