L’inégal partage des savoirs

February 16th, 2010 · 4:46 am @   -  No Comments

La révolution de l’information initiée par l’Internet ne permet toujours pas aux pays défavorisés de nous communiquer leurs savoirs propres .

Alors que l’on pouvait s’attendre à ce que la révolution des NTIC permette une diffusion et un partage des savoirs plus démocratiques, c’est –à –dire, une prise en compte nouvelle des cultures, des idées, et des traditions de pays pauvres économiquement voire politiquement, l’auteur montre qu’en réalité, l’Internet reste l’outil des pays riches et confirme que l’inégal partage des savoirs va de pair avec l’inégal partage des richesses. C’est le paradoxe de notre époque : dans une civilisation de l’information globale, réelle et permanente, beaucoup de savoirs restent inconnus .

L’Acte constitutif de l’UNESCO porte la marque de la période au cours de laquelle l’Organisation est née : celle de l’après-guerre. Aujourd’hui, dans les années 2000, si les idéaux prônés par l’UNESCO doivent aider les individus et les peuples à se rencontrer et à vivre ensemble, il est nécessaire de les adapter au nouveau contexte qui est celui de la révolution informationnelle. Les moyens de production et de diffusion des savoirs se sont multipliés. Mais qui produit les savoirs ? Qui les diffuse ? Qui peut avoir accès aux savoirs ? Nous pensons, en effet, qu’il y a une inégale répartition des savoirs liée à l’inégale répartition des richesses. Comment partager les savoirs quand les moyens de production et de diffusion ne sont pas partout les mêmes, quand les guerres dans de nombreux pays constituent une menace qui pèse sur l’éducation, la science et la culture ?

L’Acte constitutif , adopté à Londres le 16 novembre 1945, montre à quel point le partage des savoirs était déjà inscrit dans les préoccupations de l’UNESCO.. Il s’agissait de sauvegarder la paix en luttant contre l’ignorance, en développant l’information et l’éducation de masse, en diffusant la culture à grande échelle, en favorisant la circulation des idées et des savoirs. L’organisation naissante se faisait un devoir de mettre les savoirs à la portée du grand nombre. L’idéal était noble, mais aujourd’hui, à l’aube du 21ème siècle, on peut se demander si ces objectifs ont été atteints et s’il n’y a pas lieu d’aller plus loin.

Il nous semble que la répartition des savoirs dans le monde, l’accès à l’information et à la connaissance d’une manière générale sont loin d’être démocratiques au moment où toutes les organisations internationales se préoccupent de bien gouverner et de démocratie. Le partage équitable des savoirs doit être plus que jamais une des priorités de l’UNESCO. En effet, d’autres perspectives doivent être ouvertes. De nouveaux horizons doivent être explorés. La division du monde en pays pauvres et en pays riches ne doit pas seulement être analysée d’un point de vue économique. Il pourrait y avoir des liens étroits entre l’état des savoirs, l’économie et la politique. S’interroger sur les conditions de production et de diffusion des savoirs c’est, par là- même, s’interroger sur la notion de « savoirs » et montrer en quel sens ils peuvent être partagés, reconnus comme savoirs à part entière par ceux qui ne partagent pas la même culture, ne parlent pas la même langue, n’ont pas la même vision du monde.

Peut-être pourrait –on considérer les savoirs comme moyens de sauvegarder la paix dans le monde encore faudrait t – il que tous les savoirs puissent être reconnus en tant que tels et que les moyens de production et les outils de diffusion puissent être utilisés par tous de manière équitable. Car il n’y a pas de partage sans justice et sans échange. Nous supposons donc, qu’il y a, en filigrane dans le texte de l’Acte constitutif, une philosophie de la rencontre et du partage et pas seulement une philosophie de la juxtaposition ou de la répartition des savoirs. Cette rencontre et ce partage engagent « la responsabilité de l’homme libre ».

Partage

Plusieurs sens du mot « partage » nous viennent à l’esprit. Le sens le plus courant de ce mot renvoie d’une part à l’idée de division, d’autre part à celle de répartition. En ce sens, on parlera du partage d’un butin ou d’un gâteau. On divise le butin ou le gâteau, objets divisibles, on les distribue. Il s’agira alors de donner à chacun une « part », ce qui lui est dû. Cette idée nous renvoie entre autres à cette fameuse discussion sur l’idée de justice, au Livre I de la République de Platon où Socrate et ses interlocuteurs dialoguent au sujet du juste et de l’injuste. Et l’on sait où mène cette discussion. Avec l’intervention du sophiste Thrasymaque, le juste devient ce qui est « à l’avantage du plus fort ». A partir de cet instant, on comprend aisément que de l’idée de partage à celle de répartition inégale, il n’y a qu’un pas. Et dans les faits, ce pas est vite franchi. Là où s’impose la force, tout partage ne peut être que répartition ou distribution inégale. Les plus faibles ne peuvent avoir que la part qu’ils méritent : la plus faible. Ainsi en est-il, la plupart du temps, des biens marchands. L’inégale répartition des biens entraîne, par la même occasion, une division entre « riches » et « pauvres ».Or, s’agissant de la répartition des savoirs, les pays riches ont des moyens de production et de diffusion des savoirs connus et reconnus, tandis que les pays pauvres, ceux du Sud, cherchent désespérément à communiquer entre eux et avec les autres. Ils ne participent que très faiblement à cette fameuse révolution informationnelle. Les populations essaient de subvenir aux besoins les plus urgents : faire face aux nécessités de la vie, survivre. Parfois, l’éducation, la science et les savoirs sont relégués au second plan.

Il nous faut montrer qu’il y a d’autres types de partage qui ne renvoient ni à la simple répartition ni à la division entre riches et pauvres.

Peut-être ne partage-t-on que ce que nous pouvons mettre en commun ou ce qui nous rassemble. Partager n’est-ce pas à la fois donner et recevoir ? Voilà pourquoi le partage est un acte essentiel qui traduit notre humanité. De même que l’homme parle et pense, de même est-il fait pour le partage. Car le partage met en relation l’être humain avec d’autres êtres humains. Il permet à chacun de prendre sa part d’un lot commun. La participation à ce lot commun est un chemin privilégié vers la construction d’une communauté. Cette communauté pourrait être fermée si elle n’accepte en son sein que quelques initiés aptes à recevoir et à transmettre des connaissances sur le mode initiatique avec une mise à l’épreuve des postulants, ou discipline de l’arcane. De cette manière, pendant des siècles, des alchimistes ont pu rechercher le savoir ou la pierre philosophale en avançant dans la voie du secret. De même, en Afrique noire, des sociétés initiatiques (le poro, chez les Sénoufo de Côte d’Ivoire ou le korè chez les Bambara du Mali ou le bagré chez les LoDagaa ou les Lobi du Burkina Faso)

Ce qui est partagé ici ce sont des secrets qui maintiennent la communauté en vie et lui permettent de faire face à d’éventuelles agressions. Les savoirs et les savoirs -faire constituent le trésor inépuisable où se trouvent consignés les secrets de la survie de tel peuple ou de telle communauté. Les savoirs endogènes qui concernent aussi bien la médecine que la technique et les sciences sociales et humaines sont transmis de maîtres à disciples ou par d’autres voies : d’une divinité à un être humain ou d’un animal à un humain .Le temps et le lieu de l’apprentissage peuvent varier. L’apprentissage est personnalisé et peut se faire en songe ou à l’état de veille. Souvent le partage se fait oralement. On pourrait commenter ici longuement le mot de Amadou Hampâthé Bâ : « chaque vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle ».

Comment l’UNESCO pourrait-elle empêcher des bibliothèques de brûler quand les clés pour les ouvrir sont réservées à quelques initiés ? Dans ces conditions, comment les savoirs peuvent-ils circuler, c’est-à-dire être communiqués en d’autres lieux et en d’autres temps ? L’UNESCO a le devoir, au seuil du 21ème siècle, de réfléchir sur les modalités de transmission des savoirs initiatiques. Car le partage des savoirs passe d’abord par la reconnaissance du savoir de l’autre comme savoir à part entière. Il s’agit sans doute de faire l’état des lieux de tous les savoirs particuliers et de les mettre en dialogue afin que ces savoirs échappent au domaine de la confidentialité et du secret pour être véritablement partie intégrante d’un lot commun à mettre à la portée de l’humanité toute entière.

Mais le problème qui se pose est celui de la protection, dans une certaine mesure, des savoirs qui doivent être partagés. Les savoirs et les savoirs -faire peuvent circuler certes. Et le rôle de l’UNESCO consistera à aider à la circulation des savoirs. Circulent-ils dans leurs langues originales ou doivent-ils faire l’objet de traduction ? Comment les savoirs peuvent-ils se rencontrer quand chacun d’eux parle sa langue particulière, a sa grammaire et sa syntaxe qui ne ressemblent à aucune autre ? Peut-être l’UNESCO devra-t-elle d’abord reconnaître chaque savoir particulier comme savoir. Pour ce faire, un état des lieux devra être effectué régulièrement afin que chaque savoir puisse faire l’objet d’attention particulière même si la méthode utilisée et le langage dans lequel il s’exprime paraissent aberrants ou incompréhensibles. L’UNESCO pourrait, ainsi, faire évoluer les savoirs et savoirs -faire en les aidant à rencontrer d’autres savoirs venant d’autres cultures ; car le 21ème siècle sera aussi celui de la Rencontre même si la pauvreté atteint des proportions inquiétantes dans les pays du sud. Si les guerres sont toujours présentes dans le monde, si la paix n’a pas encore imprégné l’esprit des hommes c’est parce que chaque peuple et chaque culture garde jalousement ce qu’elle a de meilleur avec l’espoir que c’est par la possession du meilleur savoir et de la meilleur technologie qu’il arrivera à dominer l’autre, voisin ou étranger. Car le savoir n’est -il pas aussi le pouvoir ? Reconnaître des savoirs et leur donner la chance de rencontrer d’autres savoirs, c’est créer le dialogue entre les savoirs, c’est à dire entre les cultures, c’est aussi créer les conditions d’une paix durable.

Mais il faudrait que le plus grand nombre puisse bénéficier des conditions favorables à la survie de l’humanité créées par la rencontre des cultures, par la confrontation des savoirs et des technologies. On pense immédiatement à l’école comme lieu de démocratisation du savoir. Mais partage-t-on vraiment la savoir à l’école ?

La communauté ouverte où le partage a cours autour des savoirs et des savoirs-faire semble être l’école où l’écriture est un moyen de transmission, de sauvegarde mais aussi de vulgarisation et de démocratisation du savoir. Mais à y regarder de près, le partage sous le mode initiatique pourrait être aussi, dans une certaine mesure, celui qui est pratiqué à l’école occidentale. N’accède pas aux savoirs qui veut et quand il le désire . Toute école est un lieu qui a ses fermetures et clôtures : le temps, l’espace, la durée des études, les règles de fonctionnement…L’école n’est pas un lieu de partage ouvert. Elle n’est pas un marché ou l’on vient acheter ce que l’on veut et quand on le veut. Nous savons aussi que l’école, aujourd’hui, n’est pas le meilleur moyen de formation aux « responsabilités de l’homme libre ». Dans de nombreux pays, le taux de scolarisation des enfants est encore très faible et le taux de déperdition au bout de quelques années d’école très élevé. Ces enfants scolarisés dans ces conditions restent des victimes du système de sélection mis en place. Ces derniers ont d’ailleurs du mal, par la suite, à s’intégrer dans la société : ils peuvent facilement devenir délinquants, voleurs, chômeurs (On pourrait citer ici ce roman que vient de publier l’écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma sur les enfants- soldats : Allah n’est pas obligé, Paris, Seuil, septembre 2000). La pauvreté et la guerre sont aussi des raisons essentielles de l’échec du système scolaire. Quand les parents n’ont pas le minimum vital, ils ne peuvent pas permettre à leurs enfants d’aller à l’école. Le rôle de l’UNESCO pourrait être de protéger les enfants défavorisés en leur permettant d’avoir accès aux savoirs et savoirs -faire en marge de l’école classique.

Ce sont en effet dans des lieux de transmission informelle et sans doute par des méthodes adaptées au contexte que l’UNESCO pourrait intervenir en faveur de l’enfance défavorisée. Utiliser l’image et le son en plus de l’écrit, impliquer davantage les jeunes dans l’acquisition des savoirs afin qu’ils ne soient pas des récepteurs passifs mais de véritables agents de développement capables d’apprendre et de créer, telles doivent être quelques unes des missions sur lesquelles l’UNESCO doit s’engager ici et maintenant.

Car partager, ce n’est pas seulement transmettre ou recevoir. Partager cet objet que l’on appelle « savoirs » suppose d’abord que l’objet soit produit et que, dans un deuxième temps, il soit diffusé.
Communiquer, circuler, diffuser.

Si, aujourd’hui, nous constatons qu’il y a une inégale répartition des savoirs c’est bien parce que le partage des savoirs conçus comme bien commun de l’humanité n’est pas encore une réalité. Partout où la guerre est effective, tout se passe comme si le divorce était consommé entre les savoirs qui rendent l’homme plus humain, et les savoirs faire utilisés quotidiennement en vue de la survie. Quand la guerre perdure, les individus développent le sens de la débrouillardise, cette ruse de la raison qui vit au présent, et refuse l’idée de la mort qui s’impose à elle. Le mal devient très relatif puisqu’on apprend vite quels sont les gestes et les actes à accomplir, même s’ils ne sont pas moralement acceptables pour se maintenir en vie. Quand la pauvreté devient le lot commun des enfants, des femmes et des hommes, les savoirs ne disparaissent pas, ils sont au service de la lutte pour la survie. Comment parler ici de rencontre des cultures et des savoirs à ceux qui, par la force des choses, dans l’urgence, doivent s’adapter à de nouvelles conditions de vie que leur impose l’environnement politique et économique ? Comment œuvrer à la conservation des points de repères et à l’éducation des enfants et des adultes quand les peuples vivent des situations d’exception?

Aujourd’hui, le mot partage a acquis d’autres dimensions. Ils s’est enrichi de temps nouveaux et ses espaces se sont agrandis. Les communautés fermées auxquelles nous faisions allusion il y a un instant ne sont pas celles que l’on croit. Les savoirs de type initiatique se sont métamorphosés et sortent des bois sacrés pour construire des réseaux. Le temps est réel et les savoirs multiples circulent sur une toile virtuelle. Aujourd’hui, apprendre, c’est échanger des informations, des messages, c’est surfer sur le net. Aujourd’hui, il y a des forum de discussion, des milliers d’idées circulent mais qui prend vraiment part à ce formidable bouillonnement de culture, de points de vue, de valeurs, de connaissances, de technologies, d’informations ? Car les pays les plus pauvres ne peuvent participer que très faiblement à la communication et à la diffusion de ces savoirs- ci.

Car les savoirs au sens où nous l’entendons, ce ne sont pas seulement les connaissances scientifiques (sciences exactes et sciences humaines et sociales).Mais ils concernent tout ce que nous pouvons apprendre et transmettre, ce que nous savons de toute éternité ( ce que nous savons sans savoir depuis quand ni comment), nos croyances, nos opinions, nos valeurs. Savoirs théoriques ou pratiques, de l’ordre de la création ou de la production. Ils concernent aussi les outils et les instruments dont nous disposons pour habiter dans le monde. Or il est clair que les savoirs ne sont pas statiques. Ils sont en mouvement, ils circulent sous la forme d’idées, de valeurs, de technologies. Les savoirs changent avec le temps et selon l’espace. Aujourd’hui, de plus, nos rapports au temps et à l’espace sont sans cesse en train de se métamorphoser.

Ainsi la répartition des savoirs dans le monde au lendemain de la seconde guerre mondiale était intimement liée à la configuration du monde à ce moment-là. De nombreux pays du Tiers monde, aujourd’hui indépendants, étaient colonisés ou sous tutelle à ce moment-là. Le rapport aux savoirs ne pouvait se comprendre sans la prise en compte des rapports de pouvoirs entre les métropoles et les colonies. Car dans un pays colonisé, les savoirs théoriques et pratiques, les inventions et les découvertes, et les technologies sont mis en valeur en fonction des impératifs qui sont ceux des colonisateurs et non des colonisés. Aujourd’hui, dans le monde globalisé, si la répartition des savoirs semble tout autre, (or nous savons que le partage reste pratiquement inexistant) les rapports de force n’ont pas fondamentalement changé. Il y a des savoirs reconnus comme tels qui circulent et qui s’imposent dans le monde. Il y a des savoirs majeurs et dominants, et d’autres dits endogènes qui n’ont pas encore droit de cité sur la carte du monde. Car ces derniers savoirs semblent en déphasage par rapport aux nouveaux temps du monde, aux nouveaux marchés, et aux nouvelles technologies. On pourrait débattre aussi de la question très actuelle du transfert des technologies. Que transfert -on ? Qui transfert ? Et en vue de quoi ?

Le rôle de l’UNESCO, aujourd’hui, consisterait à explorer des savoirs considérés comme mineurs et à les faire partager au monde entier. Il faudrait alors analyser non seulement les conditions de production et de transmission de ces savoirs mais aussi la possibilité de diffusion et de circulation. Car, aujourd’hui, à l’ère de la civilisation de l’information, que valent les savoirs qui ne sont ni vus ni reconnus, les savoirs qui ne peuvent pas entrer en dialogue avec d’autres savoirs?

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