La francophonie : espace et temps de partage ?

February 16th, 2010 · 5:00 am @   -  2 Comments

Introduction

La première lettre du mot oriente la compréhension de la notion. Avec une majuscule, le mot désigne la Francophonie des Etats et des institutions ; avec une minuscule celle des peuples et des individus. Senghor nous rappelle que c’est le géographe Onésime Reclus qui, le premier, a utilisé les mots « francophonie » et « francophones ». S’agissant de l’utilisation de la minuscule ou de la majuscule, elle n’a pas, dit-il, une importance particulière : « Le mot « Francophonie », avec ou sans F majuscule , peut signifier : 1) l’ensemble des Etats, des pays et des régions qui emploient le français comme langue nationale, comme langue officielle, comme langue de communication internationale ou, simplement, comme langue de travail ; 2) l’ensemble des personnes qui emploient le français dans les différentes fonctions que voilà ; 3) la communauté d’esprit qui résulte de ces différents emplois ».
Parfois, pour une raison ou pour une autre, il arrive que l’orthographe donne un sens particulier au mot, écrit avec trois fff par exemple, en 2006, pour désigner une manifestation en France qui nous a permis de prendre conscience, en situation, de ce que la réalité de la francophonie n’est pas si simple. En effet,  les discours sur la francophonie nous disent une chose, mais du mot à l’idée en passant par le vécu désigné par le mot, le chemin est bien long, périlleux et fracturé. Car, entre le jeu des lettres et des sons, entre la majuscule et la minuscule du mot « francophonie », il y a l’espace et le temps d’une langue, le français, la « langue en partage ». Il y a surtout un certain nombre de problèmes rencontrés autour du « partage » de la langue.
J’évoquerai ici quelques-uns de ces problèmes. Je me placerai d’emblée en situation d’observatrice d’un monde dit francophone. Dans le même temps, c’est en tant qu’individu venant de l’Afrique dite francophone, prenant part à ce  monde, vivant les turpitudes et bonheurs de ce monde que je prends la parole. Je ne chercherai donc pas ici à énoncer quelque vérité au sujet de la francophonie, je prendrai le risque et la liberté de penser en quels  sens la francophonie peut être un espace et un temps de partage : d’abord par la géographie et par l’Histoire, ensuite par la culture et le savoir, enfin par l’écriture.
Mon propos prendra en compte ces points clés. L’idée que je défendrai est celle de la reconnaissance, d’une humanité commune, telle que l’exprime Paul Ricoeur dans ses derniers écrits. Car de même qu’il n’ y a pas de dialogue sans espace de conflits ou de convivialité, de même il n’y a pas de partage sans espace/temps de partage, sans lieu en commun, habitable, connu et reconnu comme tel par les uns et par les autres.

La France, centre paradoxal de la francophonie

La France, depuis quelques siècles, semble partager sa langue avec d’autres peuples, sur d’autres territoires qu’elle a parfois colonisés ou sur lesquels elle a laissé des traces de son passage. Mais l’idée de « partage » ne semble pas aller de soi. Quand le Géographe Onésime Reclus parle du partage de la langue française, il dresse d’abord un tableau de la population du monde, il prend en compte le nombre de locuteurs potentiels de cette langue appelée à se répandre. Mais le plus important, pour ce géographe, n’est-il pas la présence de la France partout où cela est nécessaire, afin que ce pays soit, comme il le pense,  « le plus beau royaume sous le soleil » ? Le projet auquel Onésime Reclus fait allusion est historiquement connu, celui de l’expansion française hors de ses frontières. Les explorateurs et les missionnaires avaient déjà franchi le pas. L’administration coloniale française s’est installée en Asie, en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne, elle a conforté ses positions là où elle était déjà présente. La conférence de Berlin   de novembre 1884 à février 1885, au cours de laquelle le continent Africain fut divisé par les puissances européennes  donne à la France les pleins pouvoirs. Mais elle sait déjà que la langue anglaise se répand elle aussi à deux pas de ses colonies.  Ainsi, l’idée de « partage » fait partie, au moment où, en 1880, le mot francophonie est utilisé pour la première fois, des arguments avancés pour défendre et illustrer les conquêtes coloniales. Mais le tracé de frontières administratives et territoriales n’est pas un partage. C’est une répartition plus ou moins inégale, c’est un découpage arbitraire selon le bon vouloir des puissances en présence.
Un siècle après, l’observation nous montre que l’idée de francophonie est appliquée différemment selon les continents et selon les pays. Les francophonies du Québec, de  Suisse, de  Belgique, du Luxembourg, ne sont pas celles du Vietnam, de Madagascar, de Maurice, de  Tunisie, du Liban, du Maroc, du Sénégal, de Côte d’Ivoire… Même si la Francophonie politique et institutionnelle est un ensemble de pays rassemblés aujourd’hui au sein d’une « Organisation Internationale de la Francophonie », la pluralité des situations francophones pourrait autoriser l’observateur averti à utiliser un pluriel en lieu et place de « francophonie » au singulier.
Mais qu’en est-il du point commun qui lie ces pays entre eux ? Si la langue française est l’élément rassembleur dans un grand ensemble dont les contours ne sont pas d’avance délimités,  cette langue, comme on le sait,  ne possède pas partout le même statut, comme le disait Senghor. Langue officielle dans certains cas, langue des affaires, de l’administration, de culture pour une certaine élite, ou langue maternelle, elle peut soit cohabiter avec d’autres langues soit être la langue dominante qui s’impose à toutes les autres.
En outre, aussi paradoxal que cela puisse  paraître, la France, pays qui répand sa langue, semble être le moins « francophone » parmi les  pays francophones. Tout se passe comme si ce pays ne reconnaissait pas l’idée de « partage de la langue », expression qui, je le pense, ne rend pas compte de la complexité des situations francophones. En France, la francophonie appartient aux autres. C’est l’affaire de ceux qui, par nécessité ou pour d’autres raisons, ont appris cette langue.
Dans l’imaginaire et le vécu des Français, la Francophonie en tant qu’institution ne s’occupe-t-elle pas d’abord des problèmes de pays dits francophones, situés hors de France ? Voilà pourquoi je serais tentée de dire que Francophonie institutionnelle et francophonie des peuples sont liées. Ce sont les autres, hors du centre qu’est la France, qui ont emprunté quelques éléments  de culture, parmi lesquels la langue.  La France est française, sa culture l’est également, sa littérature est française et non pas francophone. Tout porte à croire que la Francophonie institutionnelle : politique, culturelle, économique, académique… cautionne l’idée de la différence entre la « Mère patrie » et les autres pays qui ont du mal à vivre,  penser,  agir, espérer hors de sa tutelle. « L’odeur du père » est sans doute, comme le montre V.Y. Mudimbe, ce presque rien qui montre la complexité des liens entre l’Afrique et l’Occident. Et, en francophonie, la recherche de cette odeur nous taraude l’esprit, occupe nos rêves, même si nous désirons ardemment voler de nos propres ailes.
Car le français, langue de cette Mère patrie et  notre langue, est souvent vécue comme « langue paternelle », langue de la Loi, des règles, des interdits, des frontières. En effet, pour de nombreux Africains francophones, ce pays réel devient imaginaire, le lieu de l’ailleurs paradisiaque qui nous couvre de ses largesses tout en nous maintenant sous sa tutelle.  Ce pays se métamorphose au fil du temps, il devient,  plus que jamais, le lieu de la Loi, le territoire à ne pas franchir sous peine de mort physique ou symbolique.
En passant de la langue parlée par nécessité, par amour ou par volonté, au vécu de ceux qui parlent la langue, on croise en chemin des situations complexes, des drames comme ceux de l’immigration dite clandestine. Ici, l’espace, en tant que territoire partagé n’existe pas. En clair, la langue parlée n’autorise pas tous ceux qui désirent venir en France à le faire. Les lois de la surveillance du centre paradoxal de la francophonie- le lieu où l’on parle le français de France- rappellent à l’ordre les francophones indésirables, en particulier ceux venant du Sud. Ainsi, au quotidien, dans l’application des lois, le droit fondamental de circuler est mis à mal. Mais, comme on pourrait le montrer, cela ne se passe pas seulement dans cet ensemble dit francophone. En période de mondialisation, on se demande si partager une langue avec l’autre est un atout ou un risque à prendre. Et, aujourd’hui, parler et écrire le français pourrait être un risque lorsque l’on vient d’Afrique. D’autres langues frappent aux portes. L’anglais est omniprésent. Mais il nous appartient, surtout quand on entre en écriture, de courir le risque dont nous parlons jusqu’au bout. Pour le courir, il faut s’armer de patience et de persévérance parce que le chemin est jonché d’embûches là où on s’attend à voir des preuves de reconnaissance et d’humanité.

De nombreux exemples permettraient d’étayer ce point de vue. Il suffit de prendre en compte les labels sous lesquels sont classées, inventoriées, éditées, diffusées les littératures et toutes les productions culturelles et scientifiques écrites en langue française pour s’en convaincre. On pourrait aussi citer la manière dont s’opère le passage, dans le langage médiatique français,  de « francophone » à « français » ou « « franco » suivi d’un adjectif désignant un nom de pays. Ces mots utilisés par les médias sont symptomatiques de ce que l’idée du partage en tant qu’égale participation à un lot commun, comme je le suggère, ou encore comme acceptation d’une reconnaissance réciproque, est un leurre.
L’idée de la frontière imaginaire entre un francophone et un autre et entre un français et un francophone ne semble pas quitter les esprits. Parfois, un « francophone » est autorisé à quitter son lieu propre, sa case à part, à traverser cette frontière imaginaire lorsqu’il (elle) est enfin reconnu (e) comme cas exceptionnel lequel, par  la même occasion, vient conforter l’idée du passage, du déplacement d’un lieu à un autre à l’intérieur d’un même espace qui aurait dû être celui du partage de la langue, mais qui, en réalité, est éclaté en plusieurs parties. Ainsi, le dialogue à l’intérieur de l’espace dit francophone ne va pas de soi, reste difficile, parfois entaché de méfiance de part et d’autre.
Pourtant, à la fin du 19ème siècle, au moment où Onésime Reclus voyait se répandre la puissance « du plus beau royaume sous le soleil » la France était non seulement le centre de la francophonie naissante mais encore le pays qui possédait une langue à défendre. La langue qui devait accompagner les conquêtes coloniales françaises. La menace d’autres langues, comme l’anglais, planait déjà, le géographe l’avait aperçue.

L’histoire et les petites histoires de la francophonie

C’est sans doute l’histoire du mot et les variations du concept qui nous permettent de mieux comprendre les paradoxes apparents que nous constatons aujourd’hui. La francophonie n’est-elle pas un espace hétérogène où le dialogue est parfois difficile mais aussi un centre qui a du mal à se reconnaître comme partie prenante du temps du partage ? Parce que les événements se déroulent dans le temps perçu comme histoire par les peuples et vécu  comme mémoire par les individus et les groupes, on pourrait citer les jalons de l’histoire du mot francophonie. Inventé en 1880, il entre en sommeil entre les deux guerres et réapparaît sous d’autres formes. Le rôle de Léopold Sédar Senghor, en tant qu’acteur de cette renaissance  est mentionné plus d’une fois. La version des faits qu’il relate contient quelques petites histoires qui nous permettent de mieux comprendre les enjeux de la francophonie aujourd’hui.
Chez Senghor, comme il le montre dans ses essais (rassemblés sous le titre de « Liberté » 1 à 5), les cultures donnent et reçoivent, c’est en ce sens qu’elles dialoguent. Dans un premier temps, Senghor nous parle de négritude, mot inventé par Césaire auquel il donne sens et contenu en se référant aux valeurs négro-africaines, à la conception d’un monde ordonné dans lequel l’homme, composé de corps et d’esprit et pétri d’une âme particulière, trouve une place naturelle, quelque part entre le « caillou » et « Dieu ». Mais ce monde ordonné a une histoire et une préhistoire comme ne cesse de le montrer Senghor qui cherche dans la paléontologie, dans l’archéologie et d’autres sciences, les traces de l’antériorité du monde noir et de ses rapports avec d’autres civilisations.

Il y a en effet quelque chose de fascinant dans la méthode d’approche de Senghor chercheur. Ce sont, serait-on tenté de dire, des points de contact qu’il cherche entre les civilisations, entre les cultures (la culture désignant « l’esprit » de la civilisation). Il a la ferme conviction que le monde noir apporte quelque chose d’essentiel à la « civilisation de l’universel », là où chaque culture donne aux autres ce qu’elle a de meilleur. La culture noire apporte le rythme, la vie, l’énergie, là où la culture occidentale est clarté, raisonnement, distinction cartésienne. On a vite fait de reprocher au penseur et poète son « émotion nègre » et sa « raison  hellène ». Mais l’essentiel de la vie humaine ne se situe-t-il pas au croisement de la raison et de l’émotion ? Senghor cherche à concevoir un être humain intégral, non amputé de l’une ou de l’autre de ses facultés. Et, pour ce faire, il nous prouve, par la même occasion, ce que peut être la liberté de penser, celle qui, comme dit Kant, se fait publiquement quand le sujet pensant se donne la peine de tracer  son propre itinéraire,  s’octroyant le  droit de choisir ses objets de pensée et la méthode d’investigation.
Senghor relie par l’Histoire, la culture, l’esthétique et la poésie, l’Afrique aux autres continents. Il lui trouve une place qu’aujourd’hui encore on a du mal à lui concéder. Il montre en quel sens l’art nègre a influencé les peintres du 20ème siècle, comment la danse elle aussi et la musique sont des domaines dans lesquels le mot « partage » a une sens : ce mot signifie  rencontre mais aussi création et recréation permanente intégrant des apports venant des cultures en présence. Dans ce concert des cultures, la francophonie tient une place de choix. Est-ce un hasard si les philosophes que Senghor aime citer sont Français ? Si Descartes est cité, il l’est pour la raison et la méthode, la clarté et la distinction capables « d’endiguer notre Congo ». Mais les philosophes qu’il porte dans son cœur sont avant tout Bergson et Teilhard de Chardin. Ces deux philosophes de la fin du 19ème et du début du 20ème siècle lui fournissent quelques jalons dans son itinéraire de penseur. Chez le dernier, il emprunte le concept de « civilisation de l’universel » et « d’homme intégral », non morcelé, possédant toutes ses racines qui sont avant tout spirituelles ; ces racines que les humains, quelles que soient leur origine et leur langue, ont en partage.
Ainsi, Senghor fait de la francophonie un espace et un temps de partage, non pas théorique mais pratique, en donnant des exemples concrets, en montrant comment un art peut en féconder un autre, une culture apporter à une autre ce que celle-ci n’attendait pas. Voilà comment il raconte par bribes les petites histoires de la francophonie. Après avoir cherché des preuves chez les historiens et les philosophes de l’antiquité gréco-latine et dans les sciences humaines et sociales confortant les valeurs de la négritude, il trouve chez quelques penseurs,  des artistes,  des poètes, l’essentiel recherché, partagé avec d’autres, par-delà l’utilisation exclusive ou non de la langue française.
Dans le même temps, il nous dit en quel sens la francophonie est à la fois une lutte politique et culturelle et pourquoi la naissance de ce qui est devenu aujourd’hui une « Organisation Internationale de la Francophonie »  n’a jamais été désirée par les Français : « Ce ne sont pas les Français, surtout pas leurs gouvernants, qui ont lancé l’idée de Francophonie-ils se faisaient un complexe de « Colonisateurs »-, mais des hommes d’Etat africains, dont Habib Bourguiba et Hamani Diori ».

Il s’agit-là de l’un des aspects qui éclaire le paradoxe que j’ai mentionné au passage. La Francophonie institutionnelle n’est ni l’affaire du peuple, ni celle de l’Etat français. Cependant, dans certains domaines de la culture et du savoir, des instances de légitimation (médias, organismes culturels, universités…) se préoccupent du mot, lui trouve un contenu à valoriser, à mettre en exergue. Mais le partage peut échouer non pas tant à cause des bonnes intentions qui guident l’entreprise de légitimation mais bien parce qu’il y a des représentations imaginaires, des manières de voir, séparer, diviser, mettre à l’écart : ces manières qui sont de l’ordre de ce que j’appelle « répartition » et non pas « partage ». Car partager des expressions culturelles (arts et lettres, sciences, savoirs et savoir-faire, technologies) c’est montrer en quels sens elles sont connues et reconnues et prennent part, au même titre que toutes les autres expressions, à un même espace de visibilité, à la même langue, commune à toutes, qui se déploie en chacune d’elles avec une variété infinie de possibilités. C’est ce défi que relève, par exemple, toutes les littératures jetées dans la marge sous l’étiquette bien commode de « littératures francophones ».

Prendre le risque d’être écrivain

Ecrire en français, dans une langue qui appartienne à chaque écrivain en propre, fait partie des risques de l’écriture. Parler une langue est une chose, l’utiliser comme langue d’écriture est une autre. Car l’écriture est cet espace et ce temps de liberté que chaque écrivain transforme en lieu habitable pour les autres et pour soi-même.
Quand le monde, en période de mondialisation(s), apparaît comme territoires barrés de frontières pour les humains que nous sommes, (pas pour les marchandises), prendre la plume c’est choisir de créer des univers, des rythmes, des couleurs, des sons, des odeurs sous forme de mots où l’on se sente chez soi. Mais comment se sentir chez soi quand les textes que nous créons sont considérés comme « venant d’ailleurs » ?
A preuve, la question « pourquoi écrivez-vous en français ? » est loin d’être celle que l’on pose à tout écrivain, quelle que soit sa langue : « pourquoi écrivez-vous ? » ; celle-ci s’inquiète de savoir la raison d’être de tout écrivain, celle-là s’interroge quant à la différence spécifique, entendu que le français n’est pas la langue que l’on s’attend à lire sous la plume de tel écrivain, à cause de ses identités multiples. Accepter l’idée qu’un écrivain venant d’Afrique n’écrive qu’en français passe pour être le comble de l’aliénation culturelle,  le signe patent de la perte des points de repères. Dans le même temps, cette attitude montre comment la langue est conçue comme le tout de la culture, comme si toute langue était figée et l’identité des individus une et immuable, hors de toute temporalité.
Et pourtant, habiter la langue française, établir avec elle un lien conflictuel ou amoureux, donc affectif et émotionnel, c’est accepter de la partager avec d’autres parce qu’elle nous appartient et fait partie de nos identités. Peu importe comment et quand nous l’avons rencontrée.

Le défi consiste donc à affronter l’œil de l’autre qui a du mal à comprendre pourquoi  on écrit « dans sa langue », quand cette langue n’est pas « la nôtre ». Ici aussi, c’est oublier que le mot « partage », dans le sens fort du terme, signifie « prendre part à un lot commun ». Ce lot n’est pas matériel, ni divisible, il faut l’entendre dans un sens éthique : ce qui lie les humains entre eux, malgré la multiplicité des langues et des cultures. Partager, c’est se sentir concerné, impliqué, engagé parce tous les « autres » et tous les « mêmes » sont humains et rien d’autre. La langue peut donc être un des moyens possibles de ce partage fondamental.

Conclusion

Nous sommes des humains capables de rêver, d’imaginer, de jouer, de penser par les mots. Partager par la langue et en écriture, c’est tracer des sillons par soi-même, hors des étiquettes et des cases préétablies par la Francophonie politique ou institutionnelle ou par les instances de légitimation parmi lesquelles se trouvent l’édition, les circuits de distribution, le système qui gère la visibilité ou la mise à l’ombre des écrivains  francophones. Pourvu que celles et ceux qui sont classés dans cette catégorie, si divers soient-ils, ne se laissent pas emporter par d’interminables débats autour de la langue. Tout se passe comme si le piège de la francophonie littéraire était de produire inlassablement des discours sur elle-même,  pour proclamer qu’elle est effectivement francophone, vanter  les mérites de cette situation particulière, qui ne ressemble à aucune autre, ou dénoncer la mise à l’écart et réclamer une communauté de destin avec d’autres qui ignorent ce que « francophones » veut dire, comme on le constate  depuis le salon du livre de mars 2006 à Paris.
Mais partager, ici, n’est –il pas avant tout  se taire et créer comme le disait Césaire au début de l’aventure de Présence Africaine ? Comment comprendre l’inflation des discours autour de la francophonie littéraire ? Tout se passe comme si, périodiquement, elle avait besoin de publicité autour de son existence ou de sa non-existence. Mais l’essentiel n’est-il pas le partage par les mots, là où il est permis d’être écrivain ou de ne pas l’être, dans son art, dans l’invention de sa propre langue, d’un univers unique en son genre ? Le miracle que produit toute littérature n’est-il pas de lier les humains entre eux par les mots, quels qu’ils soient ?

Tanella Boni

Université de Genève, 23 novembre 2006.

L.S. Senghor, « De la francophonie à la francité », voir Liberté 5, le Dialogue des Cultures, Paris, Seuil, 1993, p. 261

Comme il le montre dans ce texte incontournable : « ce que le monde noir apporte », dans Liberté 1, négritude et humanisme, p. 22 sqq.
Liberté 5, p. 262.
Au singulier ou au pluriel, selon les circonstances.
Il est préférable d’utiliser le terme « mondialisations » au pluriel. Il y a plusieurs types de mondialisation.

2 Comments → “La francophonie : espace et temps de partage ?”


  1. jozzy-online

    8 years ago

    Merci pour cette information interessante


  2. namdari

    6 years ago

    J’ai utilise de ces informations dans mon memoire. c’etait tres bien merci.


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