Qu’est-ce que la solidarité ?

February 16th, 2010 · 5:04 am @   -  4 Comments

Il y a sans doute plusieurs formes de solidarité renvoyant toutes à la reconnaissance de chaque humain en tant qu’humain dans un cadre familial, étatique, international ou mondial. L’idée sous-jacente à ces formes est celle du souci de l’autre logé à la même enseigne que soi, cet autre lié par un même destin à porter, une même dette à payer, un même mal à affronter, un même risque à prendre ensemble. Mais la notion est bien complexe qui connaît un regain d’intérêt depuis le milieu du 19ème siècle. Elle a donné lieu  chez Léon Bourgeois[1], d’un point de vue laïc, au solidarisme ou chez Edith Stein au début du 20ème siècle[2], à une  doctrine plus complexe prenant appui sur la phénoménologie husserlienne. Mais de la solidarité au solidarisme peut-être passe-t-on de l’idée de dette contractée ensemble à celle de devoir social.

Si le cadre de cette table ronde nous invite à situer l’agir solidaire dans un ordre mondial pour en montrer les enjeux aujourd’hui en période de mondialisations, force est de reconnaître que c’est d’abord à un niveau local qu’il nous faut commencer notre enquête, pour en montrer les sens possibles. Car l’usage du mot « solidarité » n’est pas réservé à quelques experts en développement ou à quelques initiés dans un autre domaine. Des campagnes annuelles de sensibilisation organisées par des institutions étatiques ou des ONG sont effectuées çà et là, appelées « semaine nationale de la solidarité », d’un pays à l’autre. Des catastrophes naturelles ou d’autres provoquées de toutes pièces par ce que l’Homme est capable de faire à son semblable renvoient à l’ordre du jour l’agir solidaire en faveur d’humains fragilisés et démunis face à toutes sortes de violences. Cela ne signifie pas, pour autant, que du regain de popularité du mot  à l’effectivité de la solidarité, il n’ y a qu’un pas, car de la solidarité en acte que savons-nous exactement ? D’où vient l’idée de solidarité et à quoi est-elle destinée si ce n’est à rendre le monde meilleur ? C’est à ce niveau que se situent les enjeux de la solidarité aujourd’hui : rendre le monde habitable, vivable et heureux pour chacun et pour tous et non pas seulement pour une minorité de nantis.

  1. Agir ensemble pour une vie plus humaine

La solidarité se situe dans le domaine de l’action, plus précisément des relations humaines. Elle est d’ordre éthique bien plus que politique, c’est par sa dimension sociale qu’elle apparaît au grand jour, dans le « vivre ensemble ». Elle concerne tout aussi bien  la vie biologique des êtres humains[3], que la vie morale et sociale. Car toute réflexion sur la solidarité, sa nature, son sens, ses enjeux, me semble porter sur l’humanité de l’enfant, de la femme, de l’homme concrets, engagés dans des rapports sociaux. En ce sens, « agir par  solidarité » est une manière d’humaniser la vie dans un monde de dette, de don, de distribution et d’aide. Un monde d’inquiétude grandissante pour les plus démunis. Ces mots, comme on pourrait le montrer, désignent, d’une manière ou d’une autre, des rapports de pouvoir dans lesquels il y a des puissants et des faibles. Et, entre puissants et faibles, ce qui est en jeu ne s’exprime pas seulement en termes de domination ou de sujétion mais aussi de connaissance et de reconnaissance, là où l’éthique va de pair avec l’anthropologie et d’autres sciences humaines et sociales, de même qu’avec la politique.

S’il en est ainsi, la reconnaissance de chaque humain comme étant un humain – une fin en soi – semblable à un autre et non pas comme une bête de somme, un objet ou une marchandise, est d’autant plus difficile que les regards qui imaginent et conçoivent des rapports entre humains d’horizons divers n’admettent pas la réciprocité dans la relation. Il y a par exemple « ceux qui aident » d’un côté et de l’autre « ceux qui sont assistés ». C’est par ces mots que se présentent à nous « un ordre mondial », éloigné de la « beauté et harmonie » cosmique, ou de la « concorde » sociale entre humains, que les Grecs, dans leur philosophie et en leur temps, avaient pu penser. Ici, dans un tel ordre qui se construit sous nos yeux, il pourrait s’agir de « déséquilibre » et « d’inégalité ». Il y a en effet déséquilibre quand, de part et d’autre d’une mesure donnée,  un poids, une masse, une quantité  pèse lourd faisant pencher la balance (à supposer qu’elle soit celle de la juste mesure) d’un seul et même côté. Mais qui dit ou donne la mesure ? Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le côté de la balance qui pèse lourd, celui de la quantité, pourrait être celui qui représente les pays endettés, « pauvres », « en développement » comme on les appelle. C’est le plateau du grand nombre. Ces pays où la politique est instable voir chaotique, où les droits humains, dans leur effectivité, sont loin d’être respectés, où la précarité de la vie humaine est monnaie courante.  Le plateau de la balance qui domine et  tend vers le haut, notamment par sa légèreté et certainement par sa « qualité de la vie » est celui qui représente les pays industrialisés et dits « développés » comme on les appelle. L’agir solidaire, dans un ordre mondial déséquilibré est celui qui, d’emblée, pose les humains sur un même plateau avec la finitude et la vulnérabilité de chacun d’eux quelles que soient leurs appartenances et provenances. L’agir solidaire prend donc en compte un destin commun et cela ne peut se faire que par le détour de l’idée de reconnaissance. Quant à l’ordre mondial inégal, il se fonde sur l’idée de répartition des biens matériels et des maux. Les pays riches et les pays pauvres  se retrouvent face à face dans un tel ordre, dans des mondes différents, plus ou moins cloisonnés, comme si les humains, rejetés dans leurs différences (culturelles, linguistiques, politiques, religieuses…) ne pouvaient entretenir de relations entre eux que par accident. Les frontières, d’un pays à l’autre et, surtout, quand elles doivent être franchies à partir des pays « pauvres » vers les pays « riches » sont pensées, aujourd’hui, comme des barrières de sécurité mettant à mal le droit fondamental de l’ être humain à circuler librement.

Or, il n’ y a de solidarité que dans le lien qui dit le partage des biens et des maux. Et le partage n’est pas la répartition quantitative de possessions, d’avoirs, ou de leur manque. Il faut le concevoir comme le lot commun qui fonde chaque différence, dans sa particularité. Partager n’est donc pas prendre part à une répartition, à une distribution ou re-distribution d’avoirs mais assumer ensemble, comme une charge symbolique, un lot commun ou une « faveur divine » (théia moïra), au sens platonicien du terme. Il faut supposer, à titre d’hypothèse de travail,  que cette « faveur divine » ne soit pas seulement exclusive, qu’elle sommeille en chacun de nous. Prenons l’exemple du personnage de Socrate.

C’est sans doute la prise en compte d’une telle charge qui permet à Socrate de s’ingérer dans les affaires humaines, d’être possédé par « son démon ». Ce « démon », à vrai dire, est ce  génie qui pousse le philosophe à être un homme vivant,  à parcourir les ruelles de sa cité, à prendre sur soi les questions que chacun se pose, à interroger chacun, riche ou pauvre, faible ou puissant, en vue de dire le juste et le vrai, le bien et le beau, ces idées capables de lier la population d’une cité  ensemble : maîtres, esclaves, métèques, femmes et enfants. En ce sens, on pourrait concevoir l’interrogation socratique comme un moment de solidarité non seulement intellectuelle mais aussi agissante, car faire « accoucher les esprits », comme le montre la méthode socratique, c’est aussi éduquer, aider chacun à se prendre en charge intellectuellement et moralement, à vivre en accord avec ses propres aspirations et d’abord faire prendre conscience de ces aspirations. En ce sens, Socrate apprend à ses contemporains vivant dans la cité d’Athènes au cinquième siècle avant Jésus-Christ à faire la différence entre « être » et « avoir ». Le partage des connaissances aide donc à combattre l’ignorance mais encore transforme les individus qui y prennent part. C’est en cela qu’il peut être conçu comme une solidarité agissante. Après Socrate, cette manière de philosopher ne disparaît pas. Dans l’Académie de Platon et dans les écoles philosophiques de l’antiquité à partir du 4ème siècle, la philia est ce lien qui lie par exemple maîtres et disciples et engage   la connaissance théorique mais aussi tout l’être.

Penser avec Socrate « philosophe de la vie »[4], suivre son héritage, est un risque à prendre ensemble qui nous montre en quels sens être solidaire est un mal nécessaire dans l’ordre de la pensée et de l’action. En un sens, Socrate n’est nullement solidaire de la pensée des sophistes, comme le montrent les dialogues et pourtant, n’est-ce pas lui qui les « aide » à se retrouver eux-mêmes, parce qu’ils entrent en conflit au cœur du  « dialogue »[5] ? Aide et dialogue, voilà donc des mots qui, aujourd’hui encore, font partie du vocabulaire qui permet de penser la solidarité. Mais il reste que la notion de solidarité ne manque pas d’ambiguïtés.

  1. Au-delà de la loi

La solidarité semble être aussi l’agir qui indique le sens d’un lien juridique et par la même occasion se situe en marge de toute loi morale ou religieuse. En effet, la solidarité n’est ni générosité, ni charité, ni fraternité, ni compassion. Elle commence par cette tendance à aller vers l’autre, à lui « porter secours ». Quand je compatis, je ne suis pas confronté au même mal que l’autre en face de moi. Je compatis quand je me sens indemne, sain et sauf devant l’autre accablé.  C’est pour cela que sa situation ne me laisse pas indifférent. Mais je pourrais aussi secourir par charité parce que c’est prescrit par ma religion. Je peux aussi secourir une personne parce que les lois de la parenté ou de la communauté  l’exigent. Compassion, charité et fraternité[6] trouvent leur limite dans le fait que l’autre accablé peut ne pas être un proche, un frère, une sœur ou un prochain mais une femme, un homme, un enfant  à l’autre  bout du monde. Car ce sur quoi insiste l’idée de solidarité n’est-il pas la nature de ce lien entre humains et le sens de ce lien ?

Le mot solidarité, de « soliditas », mot du vocabulaire juridique  du Code justinien[7], nous renvoie d’abord à l’idée de « dette contractée ensemble ».

Ce contrat engage la responsabilité de chacun des contractants. Dans ces conditions, rembourser la dette contractée en commun c’est non seulement le faire pour soi-même mais aussi pour tous les autres contractants qui, de ce fait, se trouvent libérés du contrat. Etre solidaires renvoie à ce lien tissé ensemble avec d’autres, sur la base d’un contrat qui rend les individus libres ensemble mais liés ensemble[8]. En d’autres termes, il s’agit là de ce qu’on pourrait appeler « une communauté de destin ». Un exemple bien connu par les femmes, en Afrique subsaharienne peut être cité ici : la tontine. Celle-ci n’est pas seulement une sorte d’épargne pour les pauvres. Elle établit un lien entre les contractantes, ce lien se fonde sur la confiance et l’honnêteté seules garantes du contrat. Or la confiance et l’honnêteté sont des vertus humaines, non quantifiables par conséquent. Seule la parole donnée, valeur fondamentale dans les sociétés où fonctionne ce système, reste la loi tacite. La parole est un engagement qui lie celle qui la donne à celles qui la reçoivent et inversement. Si elle venait à ne pas être respectée, le système perdrait sa crédibilité car  le poids d’un seul manquement à la règle est supporté par l’ensemble du groupe. Mais la parole donnée n’est pas valable en dehors du groupe d’individus qu’elle lie ensemble. Elle n’est pas valable pour l’ensemble de la société ou de la communauté politique.

En ce sens, ce qui lie des individus vivant dans une communauté politique pourrait être appelée loi comme le montrent Hobbes et surtout Rousseau, théoricien du contrat social. Dans le cadre dudit contrat, les citoyens sont libres et égaux devant la loi. Cette égalité  va de paire avec la liberté individuelle. Mais la loi comme juste mesure devant laquelle toute liberté individuelle s’exerce ne fonde pas la solidarité dans une communauté politique. Le lieu de la solidarité se situe donc au-delà de la loi valable pour tous, dans une société démocratique.

  1. La solidarité dans le cadre de l’ordre mondial

Plusieurs questions surgissent en ce lieu, ici et maintenant.  Les lois en vigueur dans telle  société  sont-elles justes et droites ? Encore faudrait-il que les individus, dans les sociétés dites démocratiques, fassent confiance non seulement aux lois mais aussi à ceux qui les instaurent et à ceux qui les appliquent. Tout se passe comme si le manque de confiance et l’inquiétude –on serait tenté de dire l’inconfort- qui gagne de nombreux individus dans des pays dits « riches » était le signe de ce que l’agir solidaire naît de la prise de conscience d’inégalités sociales. Celles-ci conduisent à s’interroger sur la justice sociale et la justesse des lois. Car la justesse de la loi  nous renvoie non pas à l’idée de la loi en tant que telle mais bien à son application. Parler de « l’agir solidaire » c’est prendre en compte le dysfonctionnement des lois  à un niveau local, dans la société où l’on habite, mais aussi à un niveau mondial. Tels sont les enjeux de la solidarité aujourd’hui même si les différents sens de ce mot nous poussent à aller plus loin que les lois sociales et les exclusions et injustices qu’elles peuvent engendrer.

En effet, dans quelques vieilles démocraties occidentales, comme en France,  on remarque que la précarité, cette manière d’affronter le temps en vivant au jour le jour, en risquant sa vie dans l’habitation de la rue ou  de la ville ne disparaît pas malgré toutes les lois en vigueur concernant la sécurité et le bien-être des individus.

De même, les guerres et les violences dans de nombreux pays, par exemple en Afrique subsaharienne, poussent des populations entières à parcourir les routes en tant que « déplacés » ou « réfugiés » risquant leur vie. Dans ces conditions, l’agir solidaire prend la forme de « l’humanitaire », cette action en faveur de celles et ceux dont la vie passe de l’humanité, par -delà toute précarité, à un degré inférieur. A ce niveau, non seulement les besoins élémentaires ne sont pas satisfaits mais encore le vivre au quotidien se situe entre la survie et la mort clinique. Les catastrophes naturelles sèment la désolation et jettent des humains dans des situations d’extrême urgence faisant aussi appel à « l’aide humanitaire ». Au cours de ces moments, l’agir solidaire se manifeste non pas comme réparation d’une injustice ou d’une inégalité devant la loi mais bien comme lien d’un humain à un autre humain en détresse.

Cependant, on pourrait se poser bien des questions autour de ces « moments de solidarité ». L’exemple précis du tsunami du 26 décembre 2004 montre à quel point ce lien humain dont nous parlons ne se crée pas, aujourd’hui, en dehors du cadre d’un ordre mondial fondé sur une économie libérale mettant en exergue l’avoir, les moyens financiers, la marchandise bien plus que l’être. Car cet ordre dont nous parlons est aussi audible, visible et lisible  par l’information véhiculée et régulée par les médias.  Ces médias ne sont pas des messagers ou des intermédiaires entre les dieux et les humains. Ce sont plutôt des lieux de fabrication d’injustices et d’inégalités dans le monde au 21ème siècle. Car ils amplifient les événements qui doivent l’être et réduisent à leur plus simple expression ceux qui ne méritent pas d’être retenus par l’opinion publique. Les médias ont-ils pour rôle exact d’informer ? Ce « quatrième pouvoir », autre nom par lequel ils sont nommés, classifie les événements par ordre de priorité, d’après le regard de ceux qui possèdent les moyens de fabrication de idées, de diffusion des sentiments et des émotions dans le monde. Ce 26 décembre 2004, lendemain de Noël, des occidentaux étaient aussi en vacances sur les lieux de la catastrophe, ils étaient aussi touchés de très près. La catastrophe n’était pas seulement l’affaire des autres lointains, vivant sur un autre continent. En ce sens, porter secours à l’autre, c’était aussi le faire pour soi-même. Des individus qui avaient perdu des proches, des rescapés du tsunami mais aussi des ONG qui travaillent dans l’action humanitaire ont bénéficié d’une médiatisation sans précédent. Dans le même temps on a pu se poser la question de savoir pourquoi une telle médiatisation pour ce cas et pas pour d’autres catastrophes similaires ? La solidarité, aujourd’hui, serait –elle en passe de se régler aussi sur la boussole qui indique l’endroit où tous les regards doivent nécessairement se porter ? Un autre exemple est tout aussi significatif : le cyclone Katrina qui a ravagé le sud des Etats-Unis à la fin août 2005. Les plus pauvres ont perdu tous leurs biens et parfois la vie. La manière dont les habitants de la Nouvelle Orléans ont été secourus montre, à l’évidence, que la solidarité avec des humains en détresse dans cette ville dépend des priorités d’une politique, celle d’un Etat aux prises avec les priorités et les injonctions de l’Etat fédéral le plus puissant du monde…

Ainsi, la solidarité n’est donc pas la « philanthropie », cette manière de porter secours parce qu’on aime les humains. Peut-être aide-t-on l’autre proche ou lointain parce qu’on fait son devoir d’homme, de femme ou d’Etat. Et ceux qui perdent des proches dans une catastrophe aident parce qu’ils se sentent fragilisés, écrasés par un destin auquel ils ne s’attendaient pas. Quant aux nombreuses fondations qui fleurissent dans les sociétés néo-libérales[9], aidant en période de paix des pays « pauvres » dans les domaines de la santé, l’éducation et les services sociaux de base n’autorisent-elles pas les heureux donateurs à payer moins d’impôts et à continuer d’amasser une fortune confortable ?

La solidarité comme lien entre humains  peut donc souffrir ou, au contraire, bénéficier de circonstances extérieures inhérentes aux inégalités devant l’information, aux discriminations, aux exigences des sociétés  dans lesquelles la finance et la marchandise gouvernent le monde. Dans un tel monde, quel type de lien s’établit-il entre ceux qui portent secours et ceux qui reçoivent  l’aide? Telle est l’une des questions qui se posent quand nous essayons de cerner la notion de solidarité dans le cadre d’un ordre mondial inégalitaire, gouverné par des multinationales qui privatisent le monde, des médias qui le divisent à l’avantage des plus puissants et ceux qui sont aptes à donner aux plus pauvres, comme les fondations[10].

Conclusion :  Par-delà dette et dépendance

Si la solidarité est un lien humain d’ordre éthique et non pas juridique, politique ou économique, l’agir solidaire est comparable à ce que Ricoeur appelle « donner quelque chose de soi en donnant une simple chose »[11]. Pour employer une métaphore, la solidarité est le fait, pour une main, de laver  l’autre main. Seules deux mains, parce qu’elles appartiennent au même corps, peuvent se laver ensemble[12]. D’un autre point de vue,  la solidarité est, à l’échelle mondiale, mais aussi continentale- en prenant en compte l’Afrique- l’ensemble « des mains rassemblées autour de la jarre trouée »[13]. Chacun, en prêtant sa main, donne une partie de sa force physique et spirituelle, son énergie et son attention au soutien de la communauté en détresse représentée par la jarre trouée.

La solidarité n’a pas pour symbole, comme on a tendance à le penser aujourd’hui,  la main qui donne parce qu’il existe des mains tendues. Cette manière de penser le lien  entre riches et pauvres crée la dette et la dépendance. Or la solidarité nous pousse à aller au –delà des schémas qui entérinent les inégalités dans le monde et nous orientent vers une notion du partage difficile à penser dans le cadre des sociétés néo-libérales face à d’autres qui cherchent leur place sur l’échiquier mondial. Ainsi s’inscrit la solidarité  dans l’ordre de la construction d’une humanité libre et heureuse dans un monde habitable. Mais ce partage solidaire ne s’effectue  que de proche en proche, d’individu à individu, même si d’un individu à l’autre, du point de vue géographique, la distance peut être incommensurable. L’ordre du monde dont nous parlons, avec ses inégalités flagrantes, ne peut disparaître sous l’effet d’une baguette magique à cause de quelques actions de solidarité. Il s’agit simplement  d’établir le lien avec les plus démunis, là où c’est possible, à un niveau local, d’un lieu à un autre lieu où la vie est menacée de disparaître ou mérite d’être améliorée.

Tanella BONI

(Communication faite à l’occasion de la Journée mondiale de la Philosophie)

Rabat, 16 novembre 2006


[1] Comme le montre François Ewald dans l’article « solidarité », Dictionnaire d’Ethique et de Philosophie morale, sous la Direction de Monique Canto-Sperber,  Paris, PUF, 1996, p.1433sqq.

[2] Voir Vincent Aucante, De la solidarité, essai sur la philosophie politique d’Edith Stein, Parole et Silence, 2006.

[3] Celle qui, d’après Aristote au Livre II, 1 du Traité de l’âme appartient aux substances qui sont des corps naturels capables de « grandir, se nourrir et de dépérir par soi-même ». Mais il existe d’autres formes de vie, notamment politique, morale, intellectuelle etc.

[4] Comme nous le montre Platon dans ses premiers Dialogues ou « Dialogues socratiques ».

[5] Voir, entre autres, Socrate et Thrasymaque dialoguant à propos du juste et de l’injuste, au Livre I de la République de Platon.

[6] Même si d’autres formes de fraternité, non fondées sur des liens de sang peuvent être conçues dans les religions révélées mais aussi par des philosophes tels que Lévinas (Voir par exemple Totalité et infini, Martinus Nijhoff, La Haye, 1971, réédité en livre de poche). Tout se passe comme si des individus venant d’horizons divers avaient le même « père » et étaient tenus, par conséquent, de s’entraider comme frères et sœurs. Dans de nombreuses cultures, notamment en Afrique subsaharienne, les notions de fraternité et de sororité existent faisant du   lien social, qui parfois s’établit au cours d’une initiation ou d’une épreuve commune,  un lien solidaire, comme d’autres types de liens qui lient les familles et les individus.

[7] De Justinien 1er(482-565) empereur byzantin, grand législateur après 527.

[8] Vincent Aucante, dans un livre récent, De la solidarité, Essai sur la philosophie politique d’Edith Stein, Parole et Silence, 2006, donne un autre exemple, celui des « poutres solidaires », il s’agit de lier les membres d’un même « corps » avant  ceux d’une  « corporation ».

[9] Voir entre autres AFD, Document de travail, Les fondations philanthropiques américaines, Juillet 2006.

[10] On pourrait parler ici de la subversion de cet ordre mondial par l’Internet. Mais combien d’individus ont-ils accès à cette technologie dans les pays du Sud, en Afrique notamment ?

[11] Paul Ricoeur, Parcours de la reconnaissance, Paris, Gallimard, Folio essais, 2005, p. 373.

[12] Comme le dit un proverbe que l’on retrouve dans plusieurs langues de Côte d’Ivoire.

[13] Cette phrase est attribuée au roi Ghezo, roi d’Abomey de 1818 à 1858. Les mains rassemblées autour de la jarre trouée symbolisaient l’unité et la solidarité. Les Etudiants de la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France (FEANF)- fin de la période coloniale et début des indépendances- en avaient fait tout un symbole, pour la construction de l’Afrique.

4 Comments → “Qu’est-ce que la solidarité ?”


  1. linda

    4 years ago

    Bonsoir à vous

    C’est en effectuant une recherche sur le mot…Solidarité…que je suis arrivée sur votre blog.
    J’ai apprécié votre texte.
    Je vis à Montréal,au Québec.


  2. franck

    4 years ago

    i am very glad to this definition


  3. Lemopi Tsasse Raoul

    4 years ago

    Je suis le SG de CEMAC INITIATIVES, d’un organisme de la société civile engagé dans la promotion de la solidarité communautaire dans la sous région Afrique Centrale.Votre texte m’a enrichi. Du courage.


  4. aya erradi

    1 year ago

    C’est en effectuant une recherche sur le mot…Solidarité…que je suis arrivée sur votre blog.
    J’ai apprécié votre texte.
    Je vis à Montréal,au Québec.


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