Itinéraire

« Ma mère avait conscience de la fragilité de toute chose car la vie ne lui avait pas fait de cadeau. Quand je suis née,  elle était dans la force de l’âge. Elle croyait qu’elle était ménopausée. Elle n’attendait plus la venue d’un autre enfant. Elle avait déjà eu sa dose de partants… »

« Aux yeux de mon père, la vie n’avait pas de prix. Il la plaça sur un piédestal, par-dessus toutes les valeurs. Il savait que le port de l’uniforme  n’autorisait pas le viol des femmes ou le racket des  pauvres, comme cela se passe dans la guerre qui mine nos vies depuis dix ans. Jovial et attentif aux autres, il se faisait des amis partout où il passait. Il était prompt à porter secours. Je garde de lui l’image d’un homme souriant. Dès qu’il entrait dans une pièce, il avait l’art de détendre l’atmosphère, d’apaiser les querelles. Il maniait l’humour avec dextérité. C’était un homme généreux et hospitalier (…) Il aimait la France à tel point que sa dernière farce, car il plaisantait à tout bout de champ, fut de rendre l’âme un quatorze juillet. Aujourd’hui, il doit se retourner dans sa tombe… »

« J’étais encore bébé quand mes parents quittèrent Abidjan pour le Nord. J’eus la chance de vivre au coeur du formidable brassage des cultures et des langues qui firent,  longtemps, la richesse de mon pays.  Je ne peux donc comprendre que, depuis des années, on sépare une partie de la Côte d’Ivoire d’elle-même. Loin d’être la fille d’un seul lieu, j’habite au carrefour de la multiplicité des visages de mon pays même si mon enfance se déroula dans des zones de savane ou de forêt clairsemée. C’est là que je me familiarisai avec  les paysages qui m’entouraient… »

« Dès mon plus jeune âge, je voyageai d’une ville à l’autre, en compagnie de mes parents ou sans eux… »

« Il neigea en abondance cette année-là. Je me revois au Parc de Sceaux avec Annie, Monique et leurs enfants. Sous mon manteau beige, un gros bébé dormait au chaud, la tête couverte d’un bonnet rose et blanc. Nous jouâmes à la boule de neige dans ce parc  qui s’étendait à perte de vue, tapissé de flocons blancs. Des brindilles grisâtres débordaient à peine de la blancheur illimitée. Nous courûmes çà et là. Nos pas creusèrent des trous dans la neige. On eût dit que nous n’avions pas cessé d’être des enfants. Pourtant, nos enfants nous accompagnaient… »

« La philosophie est une matière bizarre, c’est le moins que je puisse dire. Tu n’es sûr de rien, tu t’interroges tout le temps, tu apprends des mots tous les jours. Ils deviennent des concepts quand ils acquièrent un sens précis chez un philosophe et, d’un texte à l’autre et d’un philosophe à l’autre, ce n’est jamais le même sens. Auprès de P.A. et de P.H. que je fréquentai de longues années, j’appris qu’on pouvait faire de la philosophie sans jargon inutile, en parlant le plus simplement du monde… »

« Mes étudiants eurent du mal à comprendre pourquoi j’enseignais un auteur aussi ardu qu’Aristote, si loin de leurs préoccupations immédiates,  moi qui tombais de nulle part, habillée comme une extraterrestre dans un monde largement dominé par les hommes. Aujourd’hui, ils sont devenus  journalistes, policiers, douaniers, personnalités politiques, hauts cadres militaires ou professeurs. Mes anciens étudiants sont nombreux à avoir oublié l’histoire de la philosophie. Ils aiment avoir les pieds sur terre. Ce sont des gens pragmatiques… »

« Il m’arriva de lutter contre l’image de l’université comme une tour d’ivoire dans laquelle des cloisons se dressaient entre les savoirs.  J’avais envie de fuir cet enfermement et me disais que mon titre de Professeure, durement mérité, m’autorisait à fissurer les murs et à voir les choses hors de tout prisme déformant. Le jargon philosophique m’ennuyait terriblement. A côté de l’enseignement, je m’intéressai à bien d’autres activités. Je fréquentais peintres, sculpteurs et photographes. Je discutais avec écrivains et musiciens. J’aimais faire des interviews de femmes et d’ hommes qui avaient envie de partager leurs expériences. Les itinéraires de vie me passionnaient. Je prenais plaisir à voyager chaque fois que l’occasion se présentait. J’avais envie d’être un électron libredans un monde où la liberté individuelle était un leurre… »

Tanella Boni