presse

19 janvier 2009

Défendre la cause des femmes

Que vivent les femmes d’Afrique est le dernier essai de Tanella Boni, docteur ès lettres de Paris-IV la Sorbonne, membre du Conseil scientifique du GERM (Groupe d’études et de recherches sur les mondialisations), membre de l’Académie mondiale de poésie. T. Boni a été professeur de philosophie à l’Université d’Abidjan et a présidé l’Association des écrivains de Côte d’Ivoire. Elle a publié de nombreux essais, recueils et romans dont « Les Nègres n’iront jamais au paradis » (Serpent à Plumes, 2006).   Que vivent les femmes d’Afrique est un ouvrage qui transforme petit à petit le lecteur en explorateur d’une Afrique bouleversante et bouleversée pour les femmes. En effet, dans la majorité des pays africains, alors que tant de sévices ignobles tels que les excisions, les viols, le repassage des seins, la prostitution, le harcèlement moral et sexuel perdurent, certaines femmes luttent en brisant le silence coutumier et en s’imposant dans les sphères décisionnelles. Elles sont encore rares à détenir le pouvoir mais elles sont de plus en plus nombreuses à vouloir acquérir leur autonomie. Ce nouvel essai de Tanella Boni est un recueil de faits réels, de témoignages et d’analyses sociales. Il fait aussi de nombreuses références aux travaux d’anthropologues, d’écrivains, de sociologues et de cinéastes qui s’expriment sur les us et coutumes des femmes en Afrique. Ces références peuvent aussi bien concerner des sujets relatifs au corps et à son langage que donner les détails des tortures endurées par les petites filles et les jeunes femmes de certains pays ou encore, démontrer les différentes formes de spiritualité. T. Boni nous dévoile l’évolution et l’émancipation des femmes Africaines dont l’histoire nous révèle des traditions déconcertantes. Les conquêtes de territoires sont allées de pair avec la possession du corps des femmes. « Plus la domination masculine est forte et visible, plus les Africaines, loin d’être des victimes passives, apprennent à ouvrir les yeux sur leurs propres maux en mettant en place des stratégies de résistance et de révolte, même si elles ont été éduquées dans le respect des ancêtres, des pères et mères, des aînés ». Tout est divisé selon le sexe : le travail, la parole et la pensée, l’espace et le temps, les soins prodigués, l’alimentation ou les nombres. Le lecteur découvre, ou se voit confirmer, que l’Afrique est hétérogène de part ses contrastes de pays, de régions d’us et de coutumes. Aujourd’hui, l’Afrique est en pleine mutation tant sur le plan politique que sur le plan intellectuel, voire spirituel. Les femmes, piliers du foyer et de la société, jouent un rôle de plus en plus important. « Plus de 290 millions de pauvres en Afrique vivent avec moins de 1 dollar US par jour, dont la grande majorité est constituée de femmes ». Certaines statistiques effrayantes ne peuvent pas nous laisser indifférents et encore moins sans réaction. Agir pour une vie meilleure est sans aucun doute le fil conducteur de ce livre. Le chemin des femmes d’Afrique n’est pas tracé. Cela nous déroute. Ce livre est poignant de vérité.  Que faire pour combattre efficacement la pauvreté et toutes les formes de violence que subissent les femmes d’Afrique ? L’équilibre mental ne devrait-il pas se traduire en termes de paix, de bonne santé, d’harmonie, de solidarité, de fraternité et surtout, de liberté ? Que vivent les femmes d’Afrique ? Tanella Boni, éditions Panama, 261 pages.

Flocourthial, blog, le monde.fr

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Tanella Boni, Que vivent les femmes d’Afrique ?

Paris, Éd. du Panama, coll. Cyclo, 2008, 260 p.

Docteur ès lettres de l’université Paris 4, romancière et philosophe, Tanella Boni décrit dans cet ouvrage l’oppression subie par les femmes africaines. Se fondant sur une démarche philosophique, elle interroge le sens des mots qualifiant ces femmes, et illustre son propos à l’aide de nombreux exemples. En effet, de belles photographies agrémentent les premiers chapitres qui exposent les maux (moraux et physiques) auxquels est confrontée la population étudiée. La romancière semble se livrer à une sociologie de ses « soeurs africaines », victimes d’une domination masculine omniprésente. Elle mêle récits particuliers et réalités quotidiennes,

l’objectif étant « d’aider à faire le tour d’un monde déconcertant et proche, où se joue un combat essentiel » (4e page de couverture). Chacun des chapitres propose d’élucider une question par le biais de témoignages et d’analyses sociales. Toutefois, on est tenté de se demander ce que l’auteure entend par l’expression « femmes

d’Afrique ». S’agit-il de « femmes noires » ou de « femmes d’origine africaine » ? En fait, Tanella Boni y voit « toutes celles – blanches, noires, métisses ou jaunes qui en sont habitées » (p. 120). Elles ne sont pas une « catégorie déterminée d’avance et reconnaissable par tel signe extérieur ou marqueur d’identité »

(p. 119). La couleur de la peau ne serait donc pas un critère les distinguant. En effet, lorsque la romancière s’interroge sur la situation des femmes d’Afrique, elle relève que les réalités sont loin d’être les mêmes d’un continent à un autre, d’une région à une autre, d’une société à une autre. Ainsi en est-il de l’excision – comme

de toute autre forme de mutilation sexuelle féminine –, de la discrimination, du silence, de l’enfermement dans des lieux réservés (le marché, la cuisine, la maternité, etc.). Autant de faits qui dépassent largement les frontières du continent africain, comme c’est le cas également de l’esclavage moderne ou de la prostitution. Considérons néanmoins que, en Afrique, les femmes se rendent traditionnellement sur les marchés pour faire leurs courses. Là, elles ont l’occasion de bavarder et laissent échapper un peu de la pression qu’elles subissent du fait des devoirs et responsabilités qui leur incombent. Par ce biais, les Africaines inventent des moyens derésister :elles agissent, se battent,« elles n’ont pas seulement envie d’ouvrir les yeux sur le monde, mais aussi que le monde entier les regarde et les voit telles qu’elles sont » (p. 165). D’ailleurs, toutes les strates sociales sont concernées car, dans les milieux intellectuels urbains aussi, les femmes doivent combattre pour s’exprimer librement. « L´on peut être un intellectuel africain, discuter de la démocratie, se référer à Platon, à la cité grecque […]. Bref, faire preuve d’un bon niveau de culture occidentale, sans état d’âme, sinon avec fierté […]. L’intellectuelle africaine est acceptée dans le cercle des initiés, tant qu’elle se conforme au discours dominant et l’approfondit. Dès la première remise en cause, par l’« inapplicabilité » à la question des femmes, les critiques pleuvent : pêché grave de féminisme ; mythes de la persécution, manque de rigueur et d’objectivité scientifiques, mimétisme et occidentalisation, renforcement de la perception raciste de l’Occident ; négation de la culture et perte de l’identité africaine […]. Dans tous les cas, les femmes n’ont qu’à s’en prendre à elles-mêmes, si elles sont opprimées » (pp. 254-255), écrit l’auteure en se référant à une étude de Fatou Sow (« Mutilations sexuelles féminines et droits humains en Afrique », Clio, 6/1997, Femmes d’Afrique, http://clio.revues.org/document384.html). En fait, si le savoir est nécessaire, il n’est pas suffisant pour assurer l’émancipation des femmes. Malgré leur niveau d’instruction, celles-ci n’échappent  pas aux croyances socioculturelles qui placent l’homme au sommet de la hiérarchie : « Leur marginalisation reste ancrée dans les représentations mentales même si les femmes peuvent exercer les mêmes métiers que les hommes et prétendre aux mêmes droits » (p. 196).

Au vu de ceci, la philosophe est convaincue que l’alphabétisation ne peut à elle seule résoudre le problème de l’humiliation des femmes. Selon elle, « mener le combat – contre l’ignorance et l’analphabétisme –ne permet pas de résoudre, en Afrique, contrairement aux idées reçues, les problèmes cruciaux de la vie quotidienne ni les

discriminations sexistes, qui n’ont pas disparu au sommet de la hiérarchie sociale, parmi les  couches instruites, où les femmes continuent de travailler plus que les hommes et où leur aptitude à être autonomes n’est pas comprise à sa juste valeur » (p. 197). Selon Tanella Boni, si le genre est dit « humain » partout dans le monde, cette humanité est d’abord masculine en Afrique. Aussi, dans la dernière partie de l’ouvrage, l’écrivaine s’intéresse-t-elle aux relations entre hommes et femmes d’aujourd’hui, dans le contexte de la mondialisation. À ce sujet, elle porte un regard sans complaisance sur l’Afrique contemporaine, prise dans un étau entre les traditions et une certaine modernité qu’elle n’assumerait pas. Que vivent les femmes d’Afrique ? est donc une contribution à l’analyse de la vie quotidienne. C’est un essai intéressant car, à travers un tableau minutieusement dépeint, on apprend beaucoup sur le continent noir d’un point de vue culturel, mais pas seulement. On découvre le monde des femmes africaines, leurs vêtements, leurs coiffures, leurs activités, etc. Par exemple, on y apprend l’histoire de ces tissus africains qui servent à faire les pagnes ou les boubous. Loin d’être anecdotiques, ces motifs colorés sont un moyen d’expression, un langage parfois complexe mais qui assure un véritable rôle social de communication : « Les habits et les parures, de même que la coiffure, sont des moyens pour les Africaines d’affirmer leur identité et leur personnalité » (p. 37). Porteurs de sens, ils aident à comprendre la société qui

leur donne vie. Ainsi le livre de Tanella Boni se révèle-t-il utile pour toutes les femmes du monde, parce qu’il porte des paroles, des souffrances, des espoirs, des interrogations. Mais la plupart des maux dont elle parle ne sont pas spécifiques à l’Afrique : quelles que soient les cultures en présence, des femmes sont battues, harcelées, violées, dominées. Gageons que cet ouvrage saura inspirer d’autres travaux sur ces questions brûlantes.

Naïla  Amrous

CREM, université Paul Verlaine-Metz

amrousnaila@yahoo.fr

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La Presse littéraire :

Soirée internationale de poésie
La Presse (23 Juin 2008)

Dans la mêlée du siècle

Par Rafik DARRAGI

Luis Mizón, A. Said, T. Berkri, T. Boni, Jean-Pierre Siméon, et E; Brogniet

Pure mais ô combien heureuse coïncidence ! La soirée internationale de poésie organisée par notre ambassade, à Paris, mercredi dernier à la Maison de l’Unesco dans le cadre de ses « Mercredis culturels » a coïncidé avec le désormais traditionnel Printemps des Poètes. Diverses manifestations culturelles continuent à se dérouler à travers la France.

Ainsi, le 26e Marché de la Poésie, une sorte de salon annuel, dont l’invité d’honneur cette année est l’Inde se tient à partir du 19 juin place Saint-Sulpice à Paris; il réunit durant quatre jours 500 éditeurs de divers horizons avec, au programme, de nombreuses rencontres et soirées-lectures.
Devant un parterre acquis d’avance, notre ambassadeur à Paris, M.Raouf Najar, salua en termes chaleureux ses invités, une pléiade de poètes, Tanella Boni (Côte d’Ivoire), Tahar Békri  (Tunisie) Eric Brogniet (Belgique), Issa Makhlouf (Liban) Jean Metellus (Haïti), Luis Mizon (Chili), Amina Saïd (Tunisie) et Jean-Pierre Siméon (France), venus, dit-il, pour nous enchanter grâce à leur art dont on dit qu’il «donne au verbe  de nouvelles saisons et de nouveaux territoires ».
C’est peu dire de Tanella Boni, la première intervenante, qu’elle est poète. Née à Abidjan, elle est à la fois, professeur des Universités, philosophe, romancière, essayiste, critique littéraire et critique d’art. Elle a enseigné la philosophie à l’université d’Abidjan. Présidente de l’Association des Ecrivains de Côte d’Ivoire de 1991 à 1997, elle a dirigé le Festival international de poésie d’Abidjan de 1998 à 2002. Parmi ses œuvres, une quinzaine d’ouvrages (dont six de poésie), la dernière en date : Que vivent les femmes d’Afrique, essai, Ed. du Panama, Paris, 2008
«  Celui qui ne peut vivre en société ou qui n’en éprouve pas le besoin parce qu’il prétend se suffire à soi-même n’est pas membre d’une cité : c’est une brute ou un dieu»,  disait Aristote. Comme le titre de sa thèse d’Etat, L’idée de vie chez Aristote, le laisse prévoir, Tanella Boni a donc vite compris que l’individu vit en société et qu’il doit pour cela accepter le dialogue et la tolérance. Dans un texte lumineux paru en 1997 n’écrivait-elle  pas à ce propos : « Nous vivons une période qui est celle de la chasse à l’autre. Mais qu’en est-il de l’autre ? Il n’est pas nécessairement l’étranger venant d’un autre pays, d’une autre culture. L’autre c’est notre tout proche voisin, mari ou femme, collègue, ami, frère ou sœur dont l’image subit une métamorphose fondamentale. L’autre est précisément celui ou celle qui, à l’instar du grain de sable indésirable, empêche le monde de tourner selon ma propre volonté, selon mes désirs. Celui ou celle qui m’empêche de vivre heureux. Comment vivre libre et heureux? Telle est la question qui se pose. Mais ma liberté commence sans doute avec celle de l’autre, quelle que soit son image. Nous chassons l’autre parce que son image aujourd’hui diabolisée nous fait peur. Cette peur de l’autre gagne du terrain, atteint des proportions inquiétantes, voilà pourquoi la question de la tolérance se pose avec acuité. » ? ( Mots Pluriels, vol. 1, n°4, 1997).

Un beau jour…

C’est donc avec une émotion contenue qu’elle déclama son long poème  «Le dessin et la chose nommée» qui en dit long sur la condition humaine en général et sur la peur de l’autre en particulier, et dont voici un extrait :

« Un midi il laissa tomber
Comme une clé entre ses jambes
La phrase dite le plus naturellement du monde
Tu veux que je te fasse un dessin ?
Un beau jour la phrase s’est promenée
En quelques secondes
Au beau milieu du paysage
D’où la sérénité avait disparu
Tu veux que je te fasse un dessin ?
Chaque mot a buté contre un pan de ta mémoire
Qui ne sait pas faire la part des choses
Ta mémoire fermée aux souvenirs
Quand les choses l’assomment
Tu veux que je te fasse un dessin ? »

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Un Dieu africain

Les nègres n’iront jamais au paradis… Cette lourde sentence n’est pas qu’une drôle d’idée. C’est aussi le titre d’un livre. Dernier roman de Tanella Boni, il prend le lecteur au dépourvu. L’histoire : dans le hall de l’aéroport de Ouagadougou (Burkina Faso), un homme blanc, qui détonne par l’habit qu’il porte, soliloque et clame que « les nègres n’iront jamais au paradis ! L’homme au boubou brodé, aux babouches élégantes, à la parole claire n’était point un Nègre. Il ne pouvait l’être même par transmutation immédiate ». Son verdict a fait l’effet d’une agression surtout envers la narratrice, qui partait souvent « à la chasse aux idées reçues, celles soulevant tant de passions ».

C’est de cette manière que Jonas Amédée Dieusérail, « Dieu » pour les intimes, va entrer dans la vie de celle qui nous raconte les événements. Assis à côté d’elle dans l’avion, « Dieu » lui racontera la partie la plus avouable de son existence ; l’autre, elle va la découvrir en prenant, par inadvertance, un tapuscrit dans lequel est consignée la vraie vie de Jonas Amédée. Editeur vivant entre la France et l’Afrique, Jonas Amédée a connu une seconde naissance à 22 ans en Côte d’Ivoire. Alors coopérant, il viole une de ses élèves, Sali, 12 ans. De cet acte barbare naîtra Wendy. C’est autour de cette culpabilité, des relations qu’il aura ensuite avec les femmes et de son « métier » de nègre en Afrique que la narratrice tisse la trame de l’histoire de « Dieu ».

Avec sa maison d’édition, « Dieu » veut donner la parole à ceux qui ne l’ont pas, les Africains en l’occurrence. D’autre part, il est nègre ou conseiller pour un ministre. La romancière joue des deux sens du mot « nègre ». Travailleur polymorphe, Jonas Amédée exporte aussi des produits africains en France. Tout en explorant le tapuscrit, la narratrice met en lumière les rapports postcoloniaux complexes et parfois très violents. En menant une enquête sur la vie de « Dieu » à travers certaines connaissances, notamment les femmes, elle relance le lecteur sur le pillage de l’Afrique et sur la pauvreté qui en a découlé. Malgré un environnement sinistré, un hommage est rendu au continent noir, à ses femmes en particulier. Violée par Jonas Amédée et marquée par deux mariages, Sali deviendra quand même riche et réputée dans les affaires. Wendy sera une créatrice de talent, bien qu’elle ait toujours été mise à l’écart à cause de sa couleur de peau, entre le noir et le blanc.

Même si ces destins démontrent que l’Afrique n’est pas un enfer éternel et obligatoire pour ses habitants, la narratrice ne peut s’empêcher d’évoquer ce que l’on appelle pudiquement aujourd’hui la « crise ivoirienne ». L’ivoirité… « C’est une bombe, n’est-ce pas ? Une mine capable d’exploser à tout moment et de plonger le pays dans un chaos qui perdure. Les faits en parlent mieux que les mots… » Une crise qui a engendré son lot d’« itinérants », de « Nègres déracinés », de personnes à qui l’on dénie toute identité et toute humanité. Au-delà des thèmes éminemment actuels de la crise ivoirienne, de l’immigration, du devenir d’une Afrique sinistrée, Les nègres n’iront jamais au paradis traite des rapports humains et ne peut laisser aucun lecteur insensible.

Professeure de philosophie à l’université, poète, romancière, nouvelliste et auteure de livres pour la jeunesse, Tanella Boni est originaire de Côte d’Ivoire. Son roman Matins de couvre-feu a remporté le Literatur-Förderpreis et le prix Ahmadou-Kourouma en 2005.

Nabo Sène.

Les nègres n’iront jamais au paradis, de Tanella Boni, Le Serpent à plumes, Paris, 2006, 205 pages, 17,90 euros.

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Au-dessus du volcan

(MFI) « Je dis que les événements se déroulent comme dans un univers romanesque et que la réalité, excellente conteuse du jour et de la nuit, nous vole la vedette, l’écrivain étant réduit, désormais à chercher des mots introuvables, dans un chaos où seule la vie, rien que la vie et l’amour qui l’accompagne méritent d’être défendus », écrit Tanella Boni dans l’avertissement par lequel elle a choisi d’ouvrir son nouveau roman, Matins de couvre-feu. Aveu d’impuissance de l’écrivain face à une réalité condamnée à la surenchère ? Pouvait-il en être autrement dans ce pays assis au-dessus du volcan qu’est la Côte d’Ivoire, et que Tanella Boni raconte ici sous le couvert de la fiction ?
A Zamba, une femme est assignée à résidence pour avoir hébergé, écouté un homme dont la présence dérange le pouvoir. Restauratrice à Zambaville, capitale d’un pays en guerre calquée sur Abidjan, celle-ci va mettre à profit ses longues journées de prisonnière pour réfléchir à l’histoire de sa famille, étroitement liée à celle de son pays. La colonisation, l’indépendance, quarante ans de régne sans partage du Patriarche qui a tenu Zamba d’une main de fer, l’incapacité de ses héritiers à faire fructifier l’héritage… Puis, l’arrivée des Anges au discours socialisant. Ils montent sur le trône tant disputé par les différents clans et le pays s’enfonce petit à petit dans le sable mouvant d’un enfer sans fond. On ne sort pas indemne de ces pages écrites dans un style alerte et métaphorique et où s’étalent le désespoir et la révolte que suscite chez l’auteur le drame qui déchire son pays. Matins de couvre-feu a obtenu le prix Ahmadou Kourouma décerné dans le cadre du Salon du livre africain de Genève.

Matins de couvre-feu, de Tanella Boni. Ed. Le Serpent à Plumes. 316 pages, 19,90 euros.

Tirthankar Chanda, MFI